Cendres

La maison n’était pas vide. Elle fourmillait de petits rires enfantins, de baisers d’amour tendre sur des cheveux blonds et de pas sur un parquet ciré qui partaient en direction des meilleures cachettes. Dehors, l’avenue était parcourue de villageois, de voyageurs, de marchands. C’était une ville simple, coquette et qui trouvait en son sommet le Palais-royal. Mais dans cette petite avenue reculée, entre deux épaisses maisons, s’en trouvait une légèrement plus petite. Et malgré les enfants joyeux que l’on voyait courir par la fenêtre, l’atmosphère sombre qui se dégageait des murs révélait un secret bien gardé.

Cendres était une jeune femme de près d’une trentaine d’années et, entre deux sourires adressés à ses enfants, elle cachait en elle-même ce secret. Dans les profondeurs de ses yeux, on aurait pu lire la souffrance qui la rongeait à l’intérieur, mais par leur couleur verte et son sourire qu’elle voulait pétillant pour ses enfants, n’importe quel voyageur qui aurait observé par la fenêtre aurait retenu le bonheur apparent de cette famille. Une mère aimante, faisant le ménage dans la maison et cuisinant de bons plats, pendant que les enfants les plus jeunes se courraient après et que la plus grande effectuait une lecture instructive.

Personne n’aurait pu deviner le mal-être de Cendres et bien que ses enfants, Léonie, Louis et Lisa, vivaient un peu de son cauchemar, eux-mêmes étaient bien trop innocents pour découvrir une telle vérité.

« Allez jouer dans la cour, mes chéris, annonça-t-elle d’une voix douce, je vais nettoyer le sol. »  Elle adressa un regard à Léonie, l’aînée de ses enfants, qui l’autorisait à s’évader un peu de cette lecture rébarbative. Un sourire illumina la jeune enfant de huit ans et elle se précipita avec son frère et sa sœur dans l’arrière-cour.

Cendres resta un instant appuyée sur son balai à les observer rire et tourner autour du vieux chêne, mais lorsqu’elle entendit un grincement de porte, elle sursauta et se retourna, prête à faire face à son cauchemar. Mais la porte ne s’ouvrait pas, il était beaucoup trop tôt. Pourtant, en son cœur, la peur ne disparut pas totalement et elle ferma la porte du jardin pour ne plus être distraite. Avec acharnement, Cendres partit à l’étage et nettoya le sol, frottant et cirant le parquet, s’attelant à l’escalier sombre avant de revenir à son point de départ. Mais lorsqu’elle eut terminé, elle remonta avec précaution et observa chaque pièce dans le détail : replaçant un drap, enlevant une poussière sur un meuble, lissant un napperon.

Elle voyait déjà la lumière du jour diminuer tandis que des teintes orangées agrandissaient les ombres de la maison.

Cendres rangea son balai et sa serpillière sous l’escalier avant d’appeler ses enfants à revenir. « Nous allons bientôt manger, venez-vous laver les mains ! » Elle fit rentrer Léonie et Lisa, mais lorsqu’elle vit le pantalon et les chaussures de Louis, son cœur se serra. La terre et les brins d’herbe se déversèrent sur les marches de la petite entrée. Cendres ravala sa peur et l’aida à se dévêtir avant de le faire monter dans sa chambre pour se changer. Ses deux filles étaient déjà à table, il était l’heure pour eux de manger, mais elle ne pouvait que regarder du coin de l’œil les traces de terre qui souillaient le sol de sa maison. Elle ne put empêcher ses tremblements et fit de son mieux pour cacher sa détresse à ses enfants.

Son regard se portait toujours entre les deux portes. Celle à l’entrée souillée et celle qui la terrifiait. « Allons, il est l’heure d’aller vous coucher. Léonie, accompagne-les, j’arrive tout de suite. » La grande fille s’empara des mains de ses cadets et les aida à monter l’escalier tandis que Cendres se dépêcha de débarrasser la table et de tout emmener en cuisine. Mais elle ne faisait qu’entendre le tic-tac de l’horloge et entre la terreur de ce qu’elle allait vivre et l’envie de prendre soin de ses enfants avant la nuit, elle se sentit tiraillée. Ravalant la peur qui lui nouait l’estomac et l’empêcherait de manger à son tour, Cendres se regarda un instant dans le miroir pour essuyer les larmes sous ses yeux et pour lisser son chignon.

La femme enleva son tablier et se rendit à l’étage. Dès qu’elle passa le pas de la porte, un sourire d’une bienveillance inouïe apparut sur son visage et son cœur palpitait de bonheur. Léonie avait changé son frère et sa sœur en chemise de nuit et ils étaient tous les trois dans leur lit, attendant d’être bordés. Cendres inspira une bonne fois et se rendit vers la petite Lisa de quatre ans pour la border avant qu’elle ne s’endorme. « Ma douce, tu as vécu une jolie journée, fais de beaux rêves maintenant. » Elle l’embrassa sur ses cheveux blonds, caressa la joue de son enfant déjà endormi avant de se rendre vers son fils, Louis, de six ans.

« Je suis désolé, maman, je ne voulais pas tout salir.

— Ce n’est rien mon fils, t’es-tu amusé ?

— Oui, dit-il avec une moue un peu plus radieuse.

— C’est le principal. » Elle l’embrassa à son tour et remonta l’édredon sur ses épaules. Alors, elle se rendit vers sa fille aînée qui attendait assise dans son lit. « Merci, lui dit-elle en l’embrassant sur le front. Tu es courageuse et intelligente. Ne l’oublie jamais. » Le sourire aimant de sa fille lui enrobait le cœur de paix, tandis que son ventre se tordait de peur. Elle se releva et éteignit les lampes à huile. « N’oubliez pas de rêver. Je vous aime. » Les réponses ne tardèrent pas et Cendres referma la porte, sans laisser un brin de lumière passer.

Sans laisser la chance au moindre bruit d’être entendu.

***

Cendres descendit avec hâte et reprit son balai sous l’escalier pour rejoindre la porte, sachant que c’était le premier détail qui serait vu. Ses gestes hâtifs, ses mains tremblantes lui faisaient propager la terre. « Non, non. » Elle se parlait pour elle-même, devinant que trop bien la teneur de son cauchemar ce soir. La clé tourna dans la porte et elle sut sans le moindre doute qu’il était rentré. Elle essaya, dans un dernier geste de survie, de cacher la terre sous le tapis, mais les pas résonnaient déjà derrière elle et son bras fut saisi. « Tu croyais pouvoir me le cacher. »

Cendres leva les yeux vers son mari, sentant jusqu’au plus profond de son être sa colère grandissante. Il l’envoya valser contre un guéridon, déséquilibrant le vase qui était posé dessus. Les fleurs tombèrent et entraînèrent la faïencerie à se briser sur le sol. Cendres regarda avec impuissance le désordre qui régnait ; elle se protégea de son bras, sentant une nouvelle salve de colère venir.

« Combien de fois vais-je devoir le dire, Cendres ? Hein ! » Son poignet était serré dans un étau puissant et le regard noir de son époux semblait propager la peur en elle. Il la gifla et la reprit par ses cheveux, la baissant vers le sol pour lui montrer le désordre. « Crois-tu que je vais nettoyer ? Crois-tu que c’est mon rôle ? » Elle le sentit se tourner et il l’empoigna plus fort pour la traîner de force jusqu’à la cuisine. « Et mon dîner ! Devrais-je le manger dans les assiettes des enfants ? » Il la projeta sur la table et Cendres se retourna au plus vite pour se protéger.

« Je suis désolée, dit-elle en larmes. Je vais préparer ton repas, je vais tout arranger et je vais tout nettoyer. Hans, je vais faire ce que tu veux, je vais obéir. Je suis tellement désolée, tout est de ma faute. » Cendres se tint le poignet, sentant la douleur des coups passés ressurgir.

« Je vais à la taverne. Là-bas, on me servira un bon repas, comme je le mérite. Si dans une heure, tout n’est pas remis en état et si tu ne te trouves pas là où tu dois être, je te montrerais pourquoi tu es une mauvaise épouse. »

Cendres acquiesça vivement et attendit d’entendre la clé tourner dans la porte avant de s’effondrer par terre, en larmes. Mais elle ne put rester plus longtemps, elle se releva au plus vite et rangea la cuisine, nettoyant le désordre du salon. Elle frotta avec plus de ferveur le sol pour le rendre aussi brillant que les yeux de ses enfants. Il n’y avait que leur présence, leur sourire qui lui permettait de tenir. Il n’y avait que de les savoir en sécurité, dans leur lit, à rêver de bonnes choses qui lui donnait envie de vivre.

Pour eux, elle pourrait subir tous les malheurs du monde.

***

Cendres attendait au bas des escaliers de la cave, recroquevillée sur son lit de paille, attendant le retour de son mari. Elle avait tant de fois vérifié le salon et la cuisine qu’elle finissait par douter de la propreté de sa maison. Elle ne cessait de vouloir remonter, pour voir d’elle-même le calme et l’ordre des pièces, mais si elle retournait au rez-de-chaussée, elle pourrait tomber sur lui.

Alors, la jeune femme préférait rester ici. L’endroit n’avait rien de confortable et hormis son lit de paille, on ne trouvait rien d’autre qu’un seau d’eau qui recueillait l’eau de pluie glissant à travers les barreaux donnant sur la rue. En haut de l’ouverture, quelques passants nocturnes traversaient la rue, mais personne ne regardait en bas. Personne n’avait idée de l’observer à travers les barreaux et de lui venir en aide. Et elle ne pouvait pas se faire remarquer, ni entendre. La jeune femme préférait restée muette, elle avait bien trop peur de son mari et dans son silence, elle aurait la chance de se reposer un peu pour affronter le lendemain.

La porte s’ouvrit soudain et Cendres se releva, époussetant sa robe de quelques brins de paille. Hans ne dit pas un mot, il referma la porte et tourna la clé. Seulement alors, Cendres se laissa aller contre la paille et laissa ses larmes couler. Elle n’arrivait pas à dormir ici, il faisait froid et elle n’avait pas mangé. Il n’y avait que durant la journée qu’elle pouvait rattraper le temps perdu. Dès lors qu’il tournait la clé au petit matin, il s’en allait au travail et elle pouvait monter. Alors, elle s’empressait de manger un peu et de dormir dans la chambre d’amis avant de réveiller ses enfants.

Penser à eux, dans cette cave humide et froide, était comme un rayon de soleil sur un village en cendres : un espoir, une raison de vivre. Ses enfants sortaient rarement et voyaient leur père que très peu de fois. La seule fois où Cendres avait tenu tête à son mari, c’est lorsqu’elle eut son premier enfant, quand cela faisait déjà des mois qu’il la battait. Il pouvait se défouler sur elle, mais il ne lèverait jamais la main sur eux.

Depuis, elle prenait le courroux qu’il avait pour le monde, mais tant que les coups venaient sur elle, c’était une sécurité de plus pour ses enfants.

Cendres se prit à fredonner une mélodie, sachant qu’à travers les murs épais de la cave, Hans ne pouvait pas l’entendre. C’était la chanson de ses enfants, la berceuse qu’elle leur offrait parfois le soir ou pour les réveiller en douceur le matin. C’était ce qu’elle pouvait leur offrir de mieux, une chanson, un peu d’amour en paroles et de réconfort pour être assez forts. Emportée par son désespoir, la mélodie semblait bien plus triste qu’elle ne le dû et sa voix se mit à porter un peu plus fort, écho à sa tristesse qui était plus grande que jamais ce soir-là.

Sa voix était belle, mais depuis les barreaux de la cave, très peu comprit d’où celle-ci venait. Mais des pas curieux se rapprochèrent des barreaux, comme attirés par la triste mélodie et cette voix d’ange. Alors, Cendres s’arrêta de chanter, terrifiée à l’idée d’avoir attiré quelqu’un et elle recula dans l’ombre de la cave.

C’est alors que quelque chose roula depuis la rue et tomba dans un tintement sur le sol pavé de la cave. La personne agenouillée se releva et partit après une hésitation avant de disparaître. Après s’être assurée que personne ne regardait, Cendres s’en alla voir l’objet tombé. Par terre, sur le sol souillé de la cave, se trouvait un petit éclat d’or : une pièce. Cendres se pencha pour la saisir entre ses doigts et s’assit contre le mur donnant sur la rue. On avait aimé sa voix. C’était à la fois un sentiment de bonheur incroyable, mais celui-ci était terni par la peur de s’être trompé. Elle se prit à rêver d’une vie où elle serait libre de chanter, libre de sortir et de vivre. « L’espace d’une nuit, murmura-t-elle, j’aurais aimé être une autre. » Elle jeta, peinée, la pièce dans le seau d’eau et entendit un petit bruit lorsque celle-ci toucha le fond.

Soudainement, une lumière éclatante s’imposa dans la cave et fit apparaître une élégante dame fée, à la robe blanche et aux cheveux blonds bouclés. Cendres se plaqua contre le mur, effarée par ce qui se passait.

« Ma douce enfant, ne craint rien. Je suis là pour exaucer ton vœu.

— Quel vœu ? demanda Cendres, ne croyant pas cela possible.

— Celui d’être une autre l’espace d’une nuit. »

Le visage de Cendres s’éteint sous la révélation et elle ne put s’empêcher de baisser la tête. La fée blanche vint vers elle et déposa sa main douce sous son menton pour le relever. « Qu’y a-t-il ?

— Si j’avais su que je faisais un vœu véritable, j’aurais choisi autre chose. » Elle pensa à ses enfants, à la liberté qu’elle aurait pu gagner pour eux.

« La vie ne nous offre pas toujours le cadeau que l’on désire, mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas bon pour nous.

— Que va-t-il se passer ? demanda Cendres.

— Ce soir a lieu le bal en l’honneur du mariage du Prince héritier Klaus. Des nobles de tout le pays et même d’ailleurs viendront célébrer cette union. Ce soir, tu peux être parmi eux. »

Mais le visage de Cendres ne s’illumina toujours pas. La fée blanche comprenait la peur et les doutes de la jeune femme et elle s’approcha avec plus de bienveillance encore pour saisir sa main. « Tes enfants seront en sécurité cette nuit, je veillerai sur eux. Il est peut-être temps de vivre pour toi. Offre-toi cette nuit pour oublier ton présent. »

Cendres, après de longues hésitations, acquiesça, ne pouvant rien gagner de pire en une nuit que ce qu’elle vivait chaque jour. Les images et les souvenirs qu’elle gagnerait pourraient peut-être l’aider à vivre son quotidien.

« Il est temps pour toi d’avoir l’allure de celle que tu es au fond de toi. Brillante et gracieuse. » D’un coup de baguette magique, les vêtements usés se transformèrent en une élégante robe vieux rose. Elle avait un épais jupon de voiles fluides, un corset brillant et des manches drapées dévoilant ses épaules, son cou gracile et ses bras. Des chaussures de verres apparurent sur ses pieds et ses cheveux blonds se relevèrent plus soyeux que jamais, dans un chignon doté de quelques boucles.

Lorsque Cendres releva les yeux, elle se trouvait dans une rue du village et ne put s’empêcher de tourner sur elle-même pour se repérer. La fée blanche posa une main calme sur son épaule. « Tout va bien. Ce soir, tes inquiétudes doivent s’envoler. » Elle lui montra alors le grand carrosse blanc et doré qui se tenait devant elle. Un cocher attendait qu’elle monte à l’intérieur, la porte ouverte. Cendres s’avança et grimpa sur le marchepied.

Elle adressa un sourire reconnaissant à la fée blanche qui lui adressa de grands signes tandis que le carrosse s’en allait sur la rue principale de la ville, montant tout droit vers le Palais-royal et le bal qui rassemblait les plus nobles et les plus riches personnes du pays.

***

Cendres observait tout autant les villageois que les grands carrosses luxueux qui remontaient l’allée pour rejoindre la soirée royale. Elle s’imprégnait de chaque détail, de chaque visage, de chaque parole. Elle n’arrivait pas à se rappeler la dernière fois qu’elle était sortie. Alors, elle observait tout et tâchait de ne rien oublier pour emporter ses souvenirs dans la cave.

Elle vit le château dans toute sa splendeur. Les pierres blanches et les toits bleus, les nombreuses tours plus hautes les unes que les autres, l’allée serpentant sur la colline et rejoignant une place ronde ornée d’une fontaine sur laquelle défilaient les carrosses. Lorsque arriva son tour, Cendres se sentait étrangère à tant de richesses et ne savait pas comment se comporter sans attirer l’attention sur elle. Mais dès lorsqu’elle descendit du carrosse et monta les marches vers l’entrée, les quelques invités restés en dehors ne purent que détourner le regard sur sa beauté.

Cendres détourna la tête de leur regard, son visage rougissant par tant d’attention et elle rejoignit l’entrée du château, traversant l’immense hall dans lequel trônait un tableau de la famille royale et un grand miroir, un peu plus loin. Elle eût alors la chance de se voir enfin telle qu’elle était. Loin de ses vêtements usés, Cendres avaient une grâce innée dans cette robe. Cette dernière mettait en valeur son port de tête et son regard qui, bien que teinté de ses souffrances passées, brillait par son éclat vert.

Le cœur rempli de reconnaissance envers cette chance qui lui avait été donnée, Cendres continua son chemin pour entrer dans la vaste salle de bal où des centaines de personnes tournoyaient en son centre. La salle était ronde et un haut dôme fermait la pièce dans lequel régnait le plus imposant des lustres de verre.

Cendres longeait le côté d’une allure patiente tandis que son regard curieux se portait à nouveau sur tout ce qu’elle avait la chance de voir. Que ce soient les visages des élégantes femmes à leur belle robe, au port noble et chevaleresque des hommes qui les accompagnaient. Bien qu’elle se tînt sur le côté, les regards finirent par la trouver et s’émerveillèrent par sa présence. Gênée, Cendres finit par avancer et fut attirée par une haute porte-fenêtre ouverte sur l’extérieur. Elle avança sur la grande terrasse et se rapprocha des rambardes pour regarder l’immense jardin qui s’offrait à ses yeux. Des roses, des campanules, des rhododendrons, des pensées offrant des couleurs magnifiques aux parterres et des bouleaux, des chênes formant des allées majestueuses. Mais son regard ne put s’empêcher de dévier vers le ciel et ses étoiles. Cela faisait des années qu’elle n’avait pu voir la nuit dans toute sa beauté.

« N’y a-t-il rien de plus magnifique que ces étoiles scintillantes ? »

Cendres se retourna sur cette voix pour découvrir un homme élégant aux cheveux châtains, à la barbe courte et aux yeux clairs. Il portait un fin costume blanc, surmonté d’épaulettes et de boutons dorés.

Elle lui sourit poliment. « En effet. »

L’homme se rapprocha et vint prendre place à ses côtés pour observer à son tour le magnifique ciel sans nuages. « Je ne crois pas vous avoir déjà vu, puis-je vous demander qui vous êtes ? »

Cendres sentit son visage rougir et elle s’efforça de sourire pour éviter de montrer son inquiétude. « Est-ce que cela peut rester un secret pour ce soir ? N’avez-vous jamais eu envie d’être un autre sans que votre passé vous rattrape ?

— Cela m’est arrivé bien des fois ! » Il lui sourit avec bienveillance et s’avança sur la terrasse pour se balader un peu. Voyant cela comme une invitation, Cendres le rejoignit tandis qu’ils avancèrent à pas lent. Il ne pouvait détourner son regard de sa beauté, pendant qu’elle ne savait qu’observer les étoiles.

« Le bal vous ennuie-t-il ? demanda-t-il, ne pouvant s’empêcher de se montrer curieux face à tant de mystères.

— Pourquoi pensez-vous cela ? répliqua-t-elle en détournant son regard, étonnée.

— Vous êtes arrivée dans la salle de bal et vous en êtes sortie au plus vite. » Il semblait bien plus curieux et amusé, que dérangé.

« Oh. Je ne suis pas habituée à ce genre d’événement et pour être franche, j’avais besoin de voir les étoiles un moment.

— Je vous comprends. Elles ont un mystère et une beauté très intrigante. Elles me donnent envie de voyager, comme si elle me présentait toutes les régions du monde qu’il me reste à explorer.

— Oui, c’est juste. Mais lorsque je les vois, je pense davantage au sentiment de liberté qu’elles inspirent. » Elle détourna une dernière fois son attention des étoiles. « Vous aimez donc voyager ?

— Oui, mais depuis quelques années, je n’ai pas eu l’occasion de partir à nouveau. Maintenant que mon frère a trouvé une épouse et qu’il pourra assumer pleinement son rôle, je pourrais prendre un peu plus de liberté pour vivre ma vie. »

Sur ces mots, Cendres s’arrêta et l’observa un peu plus attentivement, son visage lui disait quelque chose et les mots prononcés l’informaient de la vérité. « Oh… pardonnez-moi, votre altesse. » Elle s’inclina, la tête basse d’avoir manqué de respect envers le frère du futur roi.

« Eh bien, me voilà démasqué ! Relevez-vous, je préférais lorsque vous échappiez vous aussi à mon identité. » Il posa une main délicate sur son bras pour l’inviter à se redresser, mais Cendres aurait volontiers voulu se cacher quelque part tant elle rougissait de honte. « De grâce, je ne suis rien de plus qu’un homme. Rien de plus que Philippe. » Elle n’osa plus prononcer un mot. « Une danse vous aiderait-elle à oublier mon titre ? » Il tendit ses mains tandis que Cendres se sentait obligée d’accepter. Elle ne pensait pas que cela l’aiderait à se détendre, mais elle fut rassurée de voir qu’ils restaient sur la terrasse, loin du tumulte du bal. Alors, ils commencèrent à suivre le rythme. Le prince Philippe ne la quittait pas des yeux et Cendres faisait de son mieux pour ne pas baisser le regard. Mais peu à peu, la douce musique et la bienveillance évidente du prince la détendit.

Tandis que les notes les faisaient valser avec douceur sous un toit de ciel nocturne, ils n’étaient rien de plus qu’un homme et une femme, dansant sans nom, sans passé, s’offrant l’espace d’un instant le droit d’oublier. Les sourires vinrent un peu plus tard, timides mais évidents de sincérité et lorsque la musique céda sa place à une autre, ils mirent quelques secondes avant de sortir de cet instant hors du temps.

Près des escaliers, Cendres s’avança de quelques pas pour découvrir le jardin. Le prince Philippe la suivit de près et ils marchèrent un moment sur les chemins pavés. « De quelle région venez-vous ? » Lorsqu’il vit le regard inquiet de Cendres, il se souvint alors. « C’est un secret. Ma mémoire me fait défaut ! dit-il en souriant. Pour être honnête, je pensais vous proposer de voyager jusque chez vous pour ma première destination et obtenir ainsi une chance de vous revoir au plus vite. »

Mais il vit alors le sourire amusé de Cendres disparaître et la triste sincérité s’afficher sur son visage. « Je crains que cela ne puisse être possible. Ce soir fut l’occasion pour moi de vivre une soirée différente de mon quotidien, mais mon monde et le vôtre sont bien trop éloignés l’un de l’autre pour que nous ayons une chance de nous revoir.

— Je ne désespère pas, dit-il, bien qu’un peu attristé. Je garde espoir. » Ils continuèrent alors leur marche, passant du temps à discuter, à oublier que la nuit passait et que le peu de temps qu’ils avaient s’écoulait. C’était comme s’ils s’étaient toujours connus, comme s’ils pouvaient se faire confiance et être ce qu’ils étaient au fond d’eux, loin du monde.

Quelques secondes avant l’aube, ils se trouvaient sur un banc et alors même le silence les comblait. Cendres se prit à murmurer une mélodie, emportée par le jour qui se levait.

« Votre voix… » fit le prince.

Cendres se rendit compte qu’elle accueillait le jour, mais cela signifiait que la nuit se terminait ; son vœu prenait fin. « Je dois partir ! dit-elle en se levant et en rebroussant chemin.

— Si vite ? demanda-t-il, tentant de la rattraper. »

Cendres monta les marches de la terrasse, effleurant les murs et les vitres dont on percevait la musique intérieure du bal qui cesserait bientôt. «  Attendez ! » Le prince semblait désespéré d’un tel départ, mais Cendres sentait la pression du temps qui passait. Dans sa précipitation, Cendres trébucha et tomba à terre.

Le prince Philippe vint vers elle et l’aida à se relever. « Ne partez pas si vite, pas après cette nuit. Je pourrais vous raccompagner si…

— Je ne peux pas. Je suis désolée. » Elle en avait les larmes aux yeux, tiraillée entre l’obligation de partir et ce qu’elle allait retrouver chez elle. Cendres serra la main du prince dans la sienne avant de partir plus loin.

« Votre chaussure ! s’écria-t-il.

— Gardez-la, dit-elle en se retournant. Pour vous souvenir de moi. » Alors, cette fois, Cendres descendit les marches du palais et partit en courant vers le carrosse qui l’attendait, sans se retourner.

Elle avait encore en tête le visage du prince attristé et perdu, mais elle gardait déjà au fond de son cœur les souvenirs de cette nuit.

Rien ne pourrait lui enlever ce qu’elle avait vécue.

***

Quelques instants après avoir grimpé dans le carrosse, Cendres se retrouva dans sa cave, à genoux et la robe céda la place à ses vêtements usés. Elle ne put s’empêcher d’être accablée par le poids de ce retour à la réalité, mais elle avait en son cœur une force nouvelle, comme un besoin d’honorer la chance qui lui avait été donnée de voir que la vie pouvait être autre chose, qu’elle pouvait avoir une seconde chance.

Alors que les premières lueurs du jour filtraient à travers les barreaux de la cave, la clé tournant dans la serrure ramena Cendres à son horreur. Animée par cette nuit et par l’envie de revoir ses enfants, Cendres se leva et resta droite lorsque son mari descendit les marches. Hans la regardait d’un air mauvais et elle sentait déjà en lui la colère qui grandissait. Elle ne pouvait s’empêcher de trembler, mais elle ne baissa pas le regard.

« Je pourrais te tuer pour ce que j’ai appris cette nuit. » Ces mots la tranchèrent aussi vivement que des couteaux et l’espace d’un instant, elle crut qu’il l’avait aperçue au bal, mais c’était impossible. Il ne se rendait nulle autre part qu’à son travail et à la taverne. Lorsqu’il arriva en bas des marches, il se rapprocha d’elle, dangereux et la fit reculer contre le mur. Cendres leva son regard tandis qu’il la scrutait, prêt à frapper. « On est venu me voir hier soir, pour me dire qu’on entendait chanter dans ma cave. Ils auraient pu savoir que tu étais là et j’ai dû leur mentir. Et ça me met très en colère. » Il la frappa une première fois, mais elle ne bougea pas, tremblant de tout son corps. « Tu ne chanteras plus. » Et sur ce, il emprisonna son cou entre ses mains, enfonçant ses doigts dans sa gorge pour toucher ses cordes vocales. Paniquée, la respiration de Cendres se bloqua, l’air ne passait plus tandis que son cou était serré dans un étau que rien ne laisserait intact. Des larmes de douleur surgirent du coin de ses yeux.

« Maman ? »

En entendant ses mots venant de l’étage, Hans s’arrêta et lâcha Cendres par terre. Sa respiration mit à un temps à revenir, elle suffoqua et sentit que sa voix était si fragile qu’elle ne pourrait pas parler. « Ne chante plus. » Sur ces paroles, son mari remonta les marches et Cendres se dépêcha de remonter au rez-de-chaussée, mais il lui ferma la porte au nez, l’enfermant à nouveau.

Elle aurait voulu crier, mais elle ne pouvait pas. Ses enfants étaient derrière et elle ne pouvait pas les protéger. Elle usait le peu de voix qu’elle avait, frappant de toute sa force contre les battants de la porte pour qu’il l’ouvre, mais la serrure resta fermée jusqu’à la nuit ; Cendres était dévastée en bas des marches et s’en voulait terriblement d’avoir chanté.

Elle savait que la porte ne s’ouvrirait pas avant le lendemain matin ; elle avait la nuit devant elle et cela la désespérait. Longuement, elle pleura pour ses enfants et elle ne cessa de prier pour qu’ils soient en sécurité.

Soudain, elle entendit des pas approcher et elle crut que cela venait de l’étage. Elle se précipita sur les marches, attendant l’ouverture de la porte, mais elle comprit alors qu’ils venaient de l’extérieur.

« Je ne suis pas sûr de comprendre. » Cette voix, Cendres s’en souvenait sans aucun mal et elle sentit son cœur se serrer. « Je crois avoir reconnu sa voix, dit Philippe. Lorsqu’elle… lorsque vous avez chanté hier soir, j’avais déjà entendu cette mélodie, mais c’était impossible. Je… je crois que vous êtes là. Je ne connais pas votre nom, je ne connais que votre voix, votre visage et je n’ai que cette chaussure de verre. Mais si vous êtes là, dites-le-moi. Je ne sais même pas si je dois espérer vous avoir retrouvé, car si vous vous êtes vraiment là alors je m’en voudrais de ne pas vous avoir retenu, de ne pas vous avoir posé les bonnes questions… Par pitié, s’il y a quelqu’un, si vous êtes celle que je crois, parlez-moi. Je suis là. »

Cendres était à ses pieds, sous les barreaux, mais la nuit sombre n’offrait aucune lumière lui permettant de la voir. Elle essayait de frapper avec ses mains contre la pierre, renversa le seau pour le frapper contre le mur, mais la cave était profonde et lorsque le prince avait entendu une première fois sa voix, ce n’avait été qu’un murmure lointain. Le peu de bruit qu’elle réussissait à provoquer était couvert par les villageois qui fêtaient le mariage du prince Klaus dans la rue. Cendres ravalait ses larmes et faisait de son mieux pour se faire entendre jusqu’à briser sa voix. Mais il ne l’entendait pas.

Désespéré, le prince crut s’être trompé et il laissa, comme la première fois, une pièce d’or rouler dans la cave. Sans attendre plus, il s’en alla, déçu.

Cendres se jeta à terre et prit la pièce dans ses mains, la serra contre son cœur, elle aussi envahi par le désespoir. Dans une tentative qu’elle crut vaine, Cendres embrassa la pièce et la jeta dans la flaque d’eau du seau détruit.

C’est alors qu’une nouvelle lumière, brillante et blanche, envahit la cave de bienveillance. La fée blanche ouvrit ses bras pour accueillir dans une étreinte Cendres, la laissant pleurer sans voix. « J’ai pu t’offrir un premier vœu parce que tu ne t’attendais pas à en recevoir et cette fois-ci, je peux t’en offrir un second, parce que tu es en grand désespoir. Choisis-le bien, car ce sera ton dernier. »

Cendres voulait de tout son cœur retrouver Philippe, lui dire la vérité, qu’elle l’avait entendu et que c’était bien elle, mais elle se rappela son premier vœu qu’elle avait alors regretté sur l’instant. Elle devait faire quelque chose pour ses enfants, pour qu’ils ne soient plus en danger.

C’était plus important que tout.

D’une voix brisée, Cendres déclara son dernier vœu. « Je souhaite que mes enfants et moi puissions vivre loin de mon mari, là où il ne pourra jamais nous retrouver. » Même si elle était attristée à l’idée de s’éloigner du château, elle savait qu’elle avait pris la bonne décision.

La lumière blanche de la fée envahit la pièce, venant englober Cendres et fit apparaître soudain ses enfants. Elle ne voyait rien autour d’elle, mais elle s’empressa de s’agenouiller auprès d’eux et de les prendre dans ses bras en les embrassant, soulagée de les avoir près d’elle.

Elle se releva un temps après, voyant que la fée blanche était toujours là. « Je leur ai expliqué qu’ils partaient en voyage avec leur mère. Repose ta voix à présent et vis le bonheur et la liberté qui sont maintenant les tiens. » La fée disparut, dévoilant alors un chemin qui s’éclairait sous l’aube proche. Cendres prit sa plus jeune fille dans ses bras. Main dans la main, la petite famille avança tout droit vers une nouvelle vie.

***

Un an plus tard, les enfants de Cendres avaient bien grandi. Et si elle n’avait pas autant d’argent qu’elle en avait eu, devant repriser leurs vêtements au lieu d’en acheter de nouveaux, ils semblaient bien plus heureux à présent. Leur mère n’avait plus besoin de se cacher, elle n’était plus effrayée et passait le plus clair de son temps avec eux, lorsqu’elle ne travaillait pas dans leur ferme pour subvenir à leurs besoins.

La jeune femme semblait épanouie, elle affichait un large sourire et les villageois n’hésitaient pas à l’aider quand ce n’était pas elle qui offrait son aide. Dans leur petite maison à l’écart du monde, les enfants riaient et jouaient, tandis que Cendres chantait sans plus jamais s’arrêter. Mais elle chantait plus que tout chaque soir, lorsque les étoiles apparaissaient, la même musique qu’elle avait murmurée une fois. Cette fois-ci, personne ne l’empêchait d’exprimer sa voix et elle envoyait sa gratitude au ciel, pour lui avoir permis de vivre une autre vie.

Soudain, alors qu’elle était assise sur une chaise à l’ombre en train d’observer ses enfants jouer, le petit Louis vint vers elle tout excité. « Maman ! Peter vient de dire qu’il y avait des voyageurs au village, on peut y aller ? »

Cendres sourit devant tant de curiosité et d’excitation et décida elle-même de les accompagner. Main dans la main avec sa petite Lisa, elle regardait ses plus grands courir sur le grand chemin en route vers le village. Dans cette petite région reculée, ils n’avaient pas l’occasion de voir bien de nouvelles personnes et c’était bien comme ça. Elle appréciait cette paix, cette sécurité qu’elle vivait à présent chaque jour.

Ils atteignirent enfin le village, mais les voyageurs s’en allaient déjà ; ils étaient venus trop tard. Louis et Léonie grimpèrent sur un tonneau pour observer la grande file de cavaliers se former pour quitter la ville et des chants de départ furent entonnés par tous les villageois. Animée par la foule, Cendres se prit à chanter aussi, pour souhaiter la bonne fortune aux voyageurs.

Mais la procession se figea soudain et certains chevaux durent s’arrêter un peu brusquement. Cendres ne comprit pas pourquoi avant de tourner son regard vers l’avant du cortège. Un cheval se tenait en plein milieu du chemin et un homme descendit sans attendre de sa selle. Lorsqu’il se retourna, leur regard se croisa et ils se reconnurent.

Le prince n’en revenait pas ; parmi toutes les autres, il avait reconnu sa voix. Il avait d’abord cru rêver, mais la voix était belle, bien plus belle que les autres et jamais il ne l’avait oublié.

Cendres ne comprenait pas comment c’était possible, comment il pouvait se tenir ici devant elle alors qu’elle était partie si loin du royaume.

Le prince s’approcha d’elle, plus ému que jamais, mais son visage était éclairé par un sourire rempli d’espoir. « C’est bien vous, dit-il à quelques mètres d’elle.

— Oui. » Elle s’approcha, la gorge serrée par l’émotion. « Je suis libre, maintenant.

— Et voilà que le destin nous réunit à nouveau. Sans vouloir paraître hâtif, je crois que je peux enfin vous demander votre nom. »

La curiosité du Prince qui attendait depuis un an son nom, fit rire la jeune femme. Nom qu’elle pouvait enfin lui offrir sans crainte. « Je me nomme Élisabeth. »

Par son nom véritable, elle ouvrait un nouveau chapitre de sa vie.

Une vie où l’amour serait bien plus fort que la violence.

FIN

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