Pomme

Se rendre à la deuxième partie

 

Première partie

 

Le corps plaqué contre un mur, une jeune fille attendait fébrilement le passage des gardes. Enveloppée dans une cape blanche, des cheveux noirs ondulant hors de sa capuche, elle ne passait pas inaperçu. Et pourtant, il lui semblait que les villageois ne l’avaient pas dénoncé. Si l’un d’entre eux avait parlé, les gardes auraient déjà mis la main sur elle, mais la foule restait calme.

La ruelle était sombre, tandis que le jour déclinait, et des gouttes de pluie débordaient depuis la gouttière, offrant un bruit plus marqué une fois que les gardes furent éloignés d’elle. La jeune fille peinait à reprendre sa respiration, angoissée, comme si on pouvait l’empoigner à tout moment. Encore sous le choc de ce qui venait de se passer, Blanche-neige se demandait quoi faire, où aller. Elle n’arrivait pas encore à comprendre comment un tel événement ait pu se produire. Et pourtant elle se trouvait là, dehors, sans personne sur qui compter. Elle ne pouvait que s’enfuir pour sauver sa peau.

Après s’être assurée de l’absence des gardes, Blanche-Neige resserra les pans de sa cape pour s’aventurer dans la rue. Elle croisa le regard de quelques villageois ; ils se jaugèrent. L’une quant à savoir si elle pouvait leur faire confiance, les autres à se demander s’ils faisaient le bon choix en restant muets. Mais au bout de quelques secondes de calme plat, Blanche-neige n’insista pas plus et s’éloigna en courant de la rue principale.

Elle connaissait ce petit village pour s’y être rendu de nombreuses fois, mais jamais dans ces conditions-là. Il lui semblait que la joie d’une visite sous le soleil, de goûter aux bons petits plats et de découvrir l’artisanat des habitants étaient dépassés par la triste réalité d’un village appauvri. Elle ne pouvait rester pour les aider, ni même penser à une solution pour ramener le royaume à sa gloire d’autrefois. Sa vie était en jeu et elle ne pouvait pas faire autrement que partir.

Lorsque la jeune fille de dix-huit ans vérifia les directions qu’avaient pris les gardes, elle opta pour l’est — voie qui la mènerait vers un autre royaume. Ils pensaient sûrement qu’une si jeune personne resterait dans des lieux connus, mais Blanche-neige devait atteindre les frontières d’un autre pays. Là-bas, elle pourrait demander de l’aide sans qu’on la repousse. Les villageois, eux, l’aidaient déjà trop en dissimulant sa présence ; elle ne pouvait décemment pas les mettre plus en danger.

Bien des choses allaient changer dans le royaume et si Blanche-neige s’empressait de le quitter, tous ses habitants devraient songer à l’imiter.

Alors qu’elle s’apprêtait à s’enfuir dans les sous-bois qui entouraient le village, Blanche-neige remarqua quelques vêtements oubliés dans une bassine en bois au bord d’une maison. Même si l’idée de voler quelque chose l’écœurait, la jeune fille n’avait pas le choix. Ses vêtements luxueux étaient bien trop visibles et reconnaissables. Agenouillée contre les marches de pierres, elle s’empressa d’en regarder le contenu. Des pinces à linge restaient encore sur les vêtements — on allait sûrement les rentrer au sec, mais les gardes avaient poussé les habitants à se cacher. Blanche-neige fouilla pour trouver une robe et une cape, le reste n’avait que peu d’importance. Elle garderait une partie de ses sous-vêtements en dessous et la cape, bien que rapiécée à quelques endroits, semblait assez chaude pour convenir.

Dans cette petite arrière-cour, à l’abri des regards, la jeune fille se déshabilla à moitié pour enfiler sa tenue. Blanche-neige avait bien conscience qu’elle ne se donnait que quelques chances. S’éloigner, changer de vêtements n’étaient pour elle qu’une façon de repousser l’inévitable ; la garde royale la trouverait un jour et les espoirs de s’en sortir étaient minces. Mais elle devait essayer.

Blanche-neige déposa sa cape et sa robe dans la bassine en bois en guise de dédommagement, mais s’assura qu’elles ne soient pas visibles pour ne pas attirer l’attention sur une famille innocente. Elle tressa ses cheveux pour les cacher sous la capuche ; leur couleur était si reconnaissable qu’elle attirerait l’œil de loin. Un noir profond et éclatant. Sa peau si claire pouvait aussi la trahir, mais elle ne pouvait pas faire grand-chose sur l’instant.

La jeune fille s’éloigna du village d’une allure rapide. Au loin, protégée par les épais sapins, elle put voir une dernière fois les petites maisons mangées par un imposant château. La jeune fille n’avait jamais vu les choses sous cet angle-là et pourtant, il lui semblait que la vie n’avait jamais été celle qu’elle avait crue.

La gorge nouée par un passé qui s’envolait, Blanche-neige avança dans les bois vallonnés sans avoir une seule idée de sa direction. Si elle avait choisi l’est, elle n’avait aucune capacité d’orientation et elle pouvait à tout moment s’égarer ou tomber sur une patrouille. Alors, elle faisait de son mieux. Grâce au soleil, par sa mémoire, elle cherchait la bonne direction, mais sans savoir où cela pouvait la mener.

La nuit tomba plus rapidement qu’elle ne l’aurait cru, si bien qu’elle n’était plus capable de voir où elle marchait. Forcée de rester sur place, rattrapée par son manque de connaissances, Blanche-neige s’arrêta au pied d’un sapin et s’enroula dans des vêtements qui n’étaient pas les siens. En l’espace de quelques minutes, elle avait tout perdu.

Mais Blanche-neige savait au fond d’elle que cela faisait bien plus longtemps qu’elle vivait dans cette illusion.

Une illusion dont elle était la cause.

***

Au petit matin, le soleil perça à travers les nuages gris, apportant une lueur bienfaitrice, comme un espoir au milieu de la tempête. Et en dépit des malheurs qu’elle avait vécus, la reine voulait croire en cet espoir. Elle voulait croire que la vie lui rendrait justice. Mais malgré ce mince rayon de soleil, le cœur de la reine ne s’illumina pas. La colère qui émanait d’elle semblait remplir tout le palais.

Depuis bien longtemps, les gens l’évitaient, lui offraient des sourires de façade pour ne pas la contrarier, lui rendaient service si elle le demandait, mais ni prenaient aucun plaisir. Elle connaissait leur regard, elle connaissait leur peur, mais elle ne savait pas réagir autrement que par colère lorsqu’ils lui parlaient ; même une once de contrariété faisait ressurgir ce terrible souvenir. Celui qui l’avait changé jusqu’au plus profond de son être et qui, d’un jour à l’autre, l’avait fait devenir incomprise, redoutée. Elle n’arrivait pas à éprouver de la sympathie — comme l’aurait fait Blanche-neige — pour tous ces gens qui la craignaient et cela la rendait d’autant plus jalouse. Les comparaisons avec la belle et douce Blanche-neige pleuvaient depuis un an, mais personne ne la comprenait, elle. Tout le monde cherchait à aider cette autre, en oubliant qu’elle-même existait.

Elle n’était qu’une ombre que les gens préféraient rejeter.

Mais en ce jour, la roue pouvait tourner. La reine en avait assez de regarder le malheur s’acharner sur elle depuis quelques temps. Elle avait pris les choses en main, comme le lui avait murmuré cette petite voix en elle. Si elle voulait la chance, elle n’avait qu’à l’appeler. Si elle voulait une autre vie, elle n’avait qu’à la commencer.

Et pourtant, même en étant dans l’action, les obstacles semblaient se mettre en travers de son chemin. Blanche-neige s’était enfuie sous ses yeux et les gardes ne l’avaient toujours pas rattrapé. Comment une fille si habituée à son château pouvait s’en sortir seule dehors, cela dépassait l’entendement. La reine ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la colère envers ces hommes incapables, tout comme elle en éprouvait pour ses serviteurs effrayés, pour Blanche-neige qu’une bonne étoile continuait de protéger, pour ses parents…

La reine en avait mal au cœur de cette souffrance, de cette colère. Et une dose de haine vint un peu plus l’étreindre lorsqu’elle vit débarquer les gardes dans la salle du trône, les mains vides.

« Où est-elle ? demanda la reine d’un ton amer.

— On n’a pas retrouvé sa trace, Votre Majesté. Les villageois n’ont rien vu.

— Ils l’ont forcément aperçu. Ils la couvrent. » La reine était agacée par l’incompétence des gardes. « Punissez-les. Faites-le savoir dans tout le royaume. Ceux qui aident Blanche-neige en paient le prix. Et nous verrons si elle est aussi bienveillante qu’on peut le dire. »

D’un geste de la main, elle renvoya les gardes, se détournant d’un nouvel obstacle qui se plaçait sur sa route. Elle devrait une nouvelle fois prendre les choses en main, agir d’elle-même. Si elle laissait les autres s’occuper de ses problèmes, ils ne disparaîtraient jamais. Elle ne serait même pas étonnée de voir les gardes cacher Blanche-neige eux-mêmes. L’innocente.

Il fallait que la vérité éclate au grand jour, il fallait que le peuple comprenne sa colère pour la servir.

À ses pensées, la reine sentie en elle l’apparition d’une idée. Comme la veille, jour où elle avait pu enfin rendre justice pour ce qu’on lui avait fait. Prendre la place qui lui revenait de droit.

La vérité doit être révélée.

La reine se souvint d’un miroir qui avait appartenu à ses ancêtres. Un miroir qui montrait la vérité à ceux qui le souhaitaient. C’était un objet puissant, mais on l’avait oublié. Ses parents pensaient sûrement que la paix dans le royaume suffisait et qu’il n’y avait rien à réparer. Il ne la regardait pas, elle, ils ne voyaient pas sa souffrance et ne comprenaient pas la vérité.

Sans attendre, la reine s’empressa de quitter la salle du trône et monta des marches, traversa des couloirs, grimpant au sommet de tours pour rejoindre les hauteurs du château et arriver dans les grands greniers où reposaient sous un tas de poussière des trésors en sommeil.

Elle n’eût aucun mal à trouver ce qu’elle cherchait. Le miroir n’était pas interdit, il n’était pas ici pour être oublié. On ne l’avait seulement plus utilisé, au point qu’il semblait aussi insignifiant que le plus commun des miroirs.

La reine traversa le grand grenier, soulevant de sa robe rouge foncée des amas de poussières et vint retirer le grand drap qui reposait sur le magnifique miroir. Son ornement noir brillait encore, malgré des années passées dans le grenier. Elle fut choquée de voir son reflet. Elle était fatiguée, éteinte, ridée. La colère se montrait dans le creux de ses traits et lui enlevait ce qu’elle avait eu autrefois : sa beauté.

Plus en colère encore contre Blanche-neige, la reine inspira avant de donner un ordre au miroir. « Miroir, je te demande de révéler au royaume la vérité sur Blanche-neige. »

Le visage de la douce jeune fille apparût en reflet. Toute sa beauté, sa bienveillance était mise en avant. « Ce n’est pas la vérité ! » cria-t-elle. Rongée par son amertume, la reine faillit ne pas entendre les paroles du miroir qui lui répondait.

« Rose-rouge, seuls ceux qui ne se mentent pas à eux-mêmes peuvent découvrir la vérité. »

La reine ne comprit pas comment, même à des lieues d’ici, Blanche-neige gardait un avantage sur elle. Encore une fois on la privait de ce qu’elle désirait. La vie l’obligeait à souffrir et l’étreinte de son cœur se fit plus forte qu’avant. La jeune fille, dont le visage était maintenant éteint par une vieillesse soudaine regarda le miroir où Blanche-neige apparaissait. « Je te retrouverais, ma sœur et tu en paieras le prix. » Alors, le miroir cessa d’afficher la princesse pour montrer une reine.

Une reine qui ressemblait autrefois à la belle Blanche-neige comme deux gouttes d’une même pluie. Mais aujourd’hui ses cheveux noirs avaient perdu leur éclat, sa peau claire était à présent tâchée, ridée et sur ses yeux couleur noisette reposaient des paupières lourdes.

Plus rien ne les unissait.

D’apparence et de cœur, les jumelles se dissociaient et s’opposaient.

***

La nuit avait été longue. Des bruits avaient percé le sommeil léger de Blanche-neige et son angoisse d’être trouvée l’avait empêché de se rendormir. Si bien que lorsque le jour éclaira de nouveau la forêt, elle ne chercha pas à retrouver son sommeil perdu et se remit en route. Il était temps pour elle d’avancer. Il semblait que la chance fût avec elle cette nuit, lui permettant d’aller un peu plus loin sans trop redouter d’être trouvée. Mais la jeune fille resta sur ses gardes et avança avec précaution dans la forêt qui s’épaississait.

Blanche-neige ne savait toujours pas où elle se trouvait ni vers quelle direction elle se tournait. L’espoir de rencontrer la frontière d’un autre royaume s’était effacé dans la nuit. Maintenant, elle espérait seulement trouver un endroit assez éloigné du château et de sa sœur.

Le souvenir de sa trahison était encore douloureux et Blanche-neige ne pouvait s’empêcher de penser à ses parents qui étaient toujours là-bas et qui vivaient la transformation de leur fille au jour le jour. Quelquefois son cœur hésitait à retourner au château pour sauver ses parents. Elle ne pouvait se résoudre à leur mort et préférait espérer que sa sœur ait encore une once de bienveillance pour les avoir laissés en vie. Mais elle restait dans l’ignorance.

Blanche-neige se souvenait seulement de cet instant où sa chère sœur était venue la réveiller comme à chacun de leur anniversaire. Elle s’était éveillée, surprise, voyant sa sœur redevenue un peu comme avant, animée par ce jour à célébrer. Il y avait de l’espoir pour elle, un espoir d’oublier cette mauvaise année pour aller de l’avant. Alors, elle l’avait suivie dans la salle à manger pour le petit-déjeuner et tout semblait encore parfait.

Et puis le moment arriva où elles durent recevoir leurs cadeaux dans l’intimité de leur famille. Blanche-neige se sentit plus fragile en se remémorant cet instant où tout bascula. En se rendant dans un salon où la bonne chaleur du feu les accueillait, des gardes l’avaient attrapé. Ses parents, le roi et la reine de ce royaume, avaient aussi été saisi et seul Rose-rouge demeurait libre.

Blanche-neige se souvenait de ses mots déterminés. « J’ai dix-huit ans aujourd’hui et je serais reine. Père, je sais que vous vouliez offrir la chance au peuple de choisir l’élue, leur future reine, puisque nous étions deux. Mais il était évident que Blanche-neige serait choisie. Encore une fois. On délaisse Rose-rouge au profit de la merveilleuse Blanche-neige. Mais je ne peux pas la laisser tout avoir. Alors, je saisis ma chance. »

La jeune fille n’arrivait même pas à comprendre la trahison de sa sœur tant cela lui semblait impossible. Mais elle n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit. Son père, entrainé au combat, s’était libéré de ses gardes pour écarter ceux de Blanche-neige. « Sauve-toi ! » La jeune fille n’avait eu qu’une seule chance pour s’enfuir tandis que les gardes se relevaient déjà pour saisir son père et d’autres sortaient pour la rattraper.

Elle s’était alors enfuie, traversant le château et ses passages secrets pour s’éloigner plus encore d’un moment qu’elle ne comprenait pas. Au passage, elle avait saisi la cape blanche de sa mère, préparée pour la sortie royale en l’honneur de leur anniversaire, puis elle avait passé la dernière porte. Une porte en bas du château, mais qui évitait la grande entrée principale. Puis elle s’était retrouvée dehors, devant se débrouiller seule, tandis que les gardes se jetaient déjà dans le village pour la rattraper.

Blanche-neige frissonna à ce souvenir et reprit ses esprits en avançant dans la forêt. Elle ne devait pas se laisser submerger au risque de ne pas prêter attention aux soldats du royaume. Mais alors qu’elle grimpait une pente l’amenant un peu plus haut dans la forêt, Blanche-neige découvrit une clairière sur laquelle reposait une petite maison. Elle avait un toit de chaume dégarni, quelques vitres brisées. Et les hautes herbes de la clairière démontraient que l’endroit était inhabité.

La jeune fille ne savait pas où elle se trouvait, ni même si elle était assez éloignée du château, mais elle était épuisée et cette pauvre maison pouvait lui offrir un peu de confort et de protection le temps qu’elle récupère son sommeil perdu.

Blanche-neige enjamba les herbes hautes dont certaines plantes griffaient ses jambes et retenaient le bas de sa jupe. Elle fut soulagée d’arriver près de la porte en bois et entra sans attendre dans la maison. Une cheminée se trouvait sur sa droite accompagnée de deux fauteuils fatigués, une échelle montait au grenier tandis qu’un poêle poussiéreux et une table sur sa droite représentait une cuisine des plus pauvres. Mais le regard de Blanche-neige s’attarda sur des restes de nourritures sur la table.

Elle n’était pas seule.

Un petit bruit et des chuchotements vinrent confirmer ses soupçons et Blanche-neige se sentit soudain mal à l’aise. Ne sachant pas à qui elle avait à faire, la jeune fille opta pour la prudence. « Il y a quelqu’un ? Pardonnez-moi, je ne savais pas que la maison était habitée. J’avais besoin d’un refuge. » N’entendant pas de réponse, mais les petits bruits continuant, Blanche-neige sut qu’elle dérangeait. Elle s’apprêtait à sortir lorsqu’une petite voix la retint. « Est-ce que t’es une maman ? » La jeune fille sursauta en entendant une voix si fragile ; elle se retourna de suite.

« Rêveur ! s’exclama une voix plus âgée, mais néanmoins jeune. Qu’est-ce qu’on a dit ? »

Blanche-neige ne les aperçut pas tout de suite ; ils étaient de la couleur de la maison. Sales, aux vêtements gris et troués. La jeune fille aperçut le premier enfant, celui qui avait parlé et qui observait Blanche-neige d’un œil plein d’attentes. Derrière lui se tenait un garçon d’à peine douze ans, celui qui l’avait réprimandé. Et alors d’autres suivirent. Deux autres garçons et trois fillettes. Ils étaient tous si jeunes que Blanche-neige en eut le cœur lourd de les voir seuls.

Le plus âgé s’avança. « C’est notre maison et tu l’auras pas. » La jeune fille n’avait pas vu qu’il tenait un gourdin dans sa main. Ils étaient si effrayés. Elle n’eût pas le temps de dire quelque chose que le premier s’interposa.

« Moi je veux bien qu’elle reste. Ça pourrait être une maman.

— Qu’est-ce qu’on a dit sur les mamans ? On en aura jamais, on se débrouille tout seuls.

— On dirait qu’elle est gentille, se fit entendre une petite fille blonde d’à peine six ans, au sourire d’ange.

— Je ne veux pas m’imposer, intervint Blanche-neige. C’est votre maison et j’irais ailleurs. » Ça lui fendait le cœur de les laisser seuls, mais elle ne pouvait pas décider de rester sans leur accord. Elle savait aujourd’hui ce qu’était la confiance et elle ne pouvait pas les obliger à l’accepter, même si elle voulait les aider. Et l’idée d’attirer les gardes sur eux la rendait malade.

Mais sans qu’elle ait eu le temps de bouger, les enfants se retrouvèrent autour d’elle, les plus petits tenant sa jupe pour éviter qu’elle parte. « Allez, Chef ! fit un garçon d’une voix ronchon. Elle peut bien rester.

— On n’a déjà pas assez à manger pour nous ! répliqua-t-il.

— Et si je vous en apporte ? » proposa Blanche-neige pleine d’espoir.

Les enfants furent enthousiastes à cette idée, mais Chef resta vigilant et pleins de soupçons. « Bah vas-y. Si tu reviens avec de la nourriture, je déciderais p’t’être que tu restes. » Et ce fut tout. Blanche-neige fut mise à la porte et même si certains enfants auraient aimé la suivre et l’aider, l’autorité du jeune Chef les fit rester à l’intérieur.

Blanche-neige n’était en sécurité nulle part et leur trouver de la nourriture n’était pas sans danger, mais l’idée de les laisser dans cet état, seuls et sans nourriture lui levait le cœur.

Elle voulait les aider et se faire accepter d’eux, alors elle prit son courage à deux mains et descendit la pente derrière la maison pour rejoindre le village qu’elle apercevait un peu plus loin.

***

Le soleil arriva en hauteur, baignant de lumière le petit village à l’orée de la forêt. Blanche-neige était anxieuse à l’idée de croiser des soldats du royaume, mais elle devait le faire pour les enfants, elle devait se rendre au village pour leur rapporter de la nourriture. Sa propre situation ne valait rien comparée à la pauvreté de la leur.

La jeune fille resta prudente ; sous le couvert des sapins, elle observa un long moment la vie dans le village. Ce dernier n’avait rien à voir avec celui aux pieds du château. Il ressemblait davantage à un hameau de quelques maisons qu’à un véritable village où l’on aurait pu trouver une épicerie ou des artisans. La plus proche habitation était une ferme dont les champs s’étendaient plus bas dans la colline. Lorsque son regard porta plus loin, Blanche-Neige remarqua avec surprise le château. Il se trouvait à des kilomètres de là, surplombant une partie du royaume. La distance parcourue rassura la jeune fille, mais elle restait encore trop proche pour ignorer la prudence.

Mais alors même que le village semblait tranquille, Blanche-neige n’avança pas pour autant. Elle ne savait pas comment elle allait se procurer à manger. Elle ne pouvait pas se montrer sans risquer d’être découverte, elle ne pouvait pas non plus acheter quelques choses aux villageois… Sans moyens, sans un petit quelque chose à troquer ou pour dédommager les villageois, Blanche-neige se rendit à l’évidence. Si elle voulait obtenir de la nourriture pour les enfants, elle devrait la voler. Ne se donnant pas le temps de réfléchir aux conséquences d’un tel geste, Blanche-neige s’avança dans la ferme pour récupérer de la nourriture. Le temps lui était compté. Le plus elle restait à couvert alors que le village était calme, le plus elle risquait de découvrir des gardes au moment où elle se déciderait à avancer.

Pas après pas, attentive à tous mouvements extérieurs, la jeune fille entra dans la cour de la ferme, longeant avec prudence les murs des bâtisses. Elle vit un fermier au loin qui préparait de la paille fraiche pour remplacer l’ancienne. Une femme sortit de la maison avec du linge pour se rendre près de la rivière. Quelques hommes revenant des champs allaient la voir, alors la jeune fille se glissa dans le petit moulin à vent. Il n’y avait pas de porte, alors elle se plaqua contre le mur de pierre, espérant que ce lieu ne soit pas leur destination.

Les hommes ne passèrent pas loin d’elle pour rejoindre une pompe à eau derrière la maison et se rafraîchirent après leur matinée de travail. Blanche-neige tourna la tête un instant pour savoir comment s’en sortir et remarqua les sacs de farine de blé entassé dans un coin.

Elle pouvait faire du pain.

Blanche-neige connaissait la recette par sa mère qui, malgré l’élégance et son titre de reine, voyait toujours l’apprentissage de la cuisine comme un passage obligatoire dans la vie de toute personne. « Par notre ascendance, nous avons eu la chance d’être ici, dans ce château, aidé par de nombreuses personnes pour gérer notre quotidien. Mais nous ne savons jamais quand cette histoire se terminera. Un jour, ou peut-être jamais. Mais la nourriture, c’est ce dont tout le monde a besoin. Et tant que l’on peut se nourrir, alors on peut vivre n’importe quelle épreuve. » Le souvenir de ces mots furent un vrai réconfort pour Blanche-neige. Penser à sa mère retenue au château lui fendait le cœur, mais elle l’aimait d’autant plus pour ne pas l’avoir élevée seulement en princesse.

Alors, elle se leva et pris un sac en toile de jute vide pour le remplir d’un peu de farine. La jeune fille savait qu’elle aurait besoin de levain, mais elle devrait en trouver dans la cuisine.

Blanche-neige se tourna vers l’ouverture du moulin et observa la maison qui se tenait en face. Elle devrait traverser la cour et entrer sans savoir s’il y avait quelqu’un à l’intérieur. La jeune fille savait depuis le début que cela serait risqué de voler, mais si elle se faisait prendre, elle était prête à en assumer toutes les conséquences.

Décidée, Blanche-neige traversa en courant et entra dans la maison un peu brutalement. L’entrée donnait directement dans une petite cuisine et elle n’était pas vide. Une femme, un peu âgée et osseuse, se trouvait là. Le cœur de Blanche-neige s’emballa tandis que la femme était un peu sous le choc d’une telle entrée. Elle remarqua le petit sac de jute dans les mains de Blanche-neige.

« Vous nous volez, dit-elle en s’essuyant les mains dans un torchon propre.

— Pardonnez-moi. Je… Ce n’est pas vraiment pour moi, c’est pour des enfants. Ils habitent non loin de là et ils n’ont rien à manger. Ils…

— Ah… inutile d’argumenter, soupira-t-elle en comprenant. Je sais bien qui ils sont. Je leur laisse à manger de temps en temps sur la fenêtre. Je ne suis pas sûre s’ils savent que je leur donne, ils doivent penser que je suis tête en l’air ! » Étonnamment, la femme se prit à rire un peu avant de remarquer la beauté de la jeune femme. « Vous ne seriez pas… » Se sentant révélée au grand jour, Blanche-neige ne put s’empêcher de rougir et sa peau diaphane n’en était que plus claire par ce contraste. « Vous êtes la princesse ! » Sous le choc de voir un membre de la famille royale en personne dans sa maison, déguisée en pauvre, la femme avait un peu haussée la voix. Blanche-neige ne put s’empêcher de regarder au dehors pour voir si les hommes allaient intervenir.

Elle se retourna vers la femme « Les gardes sont-ils venus jusqu’ici ?

— Oh non, mais le message est vite arrivé. Ceux qui vous aident en paie le prix. » Blanche-neige se rendit compte avec horreur que sa sœur jouait avec elle. Elle la connaissait si bien. Si elle se cachait quelque part, elle apprendrait que les villageois seraient en danger, alors elle n’aurait d’autre choix que de se rendre.

« Je devrais y retourner. » Rien qu’au son de sa voix diminuée, on ressentait la frayeur de Blanche-neige. « Je ne peux pas l’affronter… Je ne la connais plus. »

La femme ne comprit rien aux paroles de la princesse, mais elle s’empressa d’ajouter. « Tant qu’ils ne sont pas arrivés, mon aide ne compte pas », fit-elle d’un courage modeste. Elle se tourna vers la cuisine et prit un panier, le rempli de quelques légumes et de levain pour sa farine, avant de revenir vers Blanche-neige. « Vous trouverez de l’eau en bas de la forêt, mais les gamins connaissent déjà le chemin. Allez les voir, j’ai jamais pu les approcher ! S’ils vous font confiance, faut pas les abandonner. »

Attendrie par tant de gentillesse, Blanche-neige serra les mains osseuses de la dame avant de prendre le panier et d’y déposer son sac de farine. Elle la remercia une dernière fois et quitta la ferme par les bois.

La maison semblait plus haute de ce côté de la forêt, mais elle était bien cachée par les épais sapins. Blanche-neige se dépêcha de retrouver les enfants et entra après avoir frappé. Ce fut le plus âgé de tous qui lui ouvrit. « Alors ? » demanda-t-il, à la fois sur la défensive après leur première rencontre et avide de découvrir s’ils avaient de quoi se nourrir.

Blanche-neige ne dit pas un mot et préféra montrer le panier, bien rempli aux yeux d’un enfant amaigri. « Je pourrais cuisiner pour vous si vous m’accueillez dans votre maison. »

Sans attendre, le garçon prit Blanche-neige par le bras et la fit entrer. Les enfants attendaient fébrilement son retour et elle se demanda s’ils avaient seulement bouger pendant son absence. « Elle est des nôtres, annonça officiellement le garçon avant de se tourner vers ses camarades. Dans l’ordre, Rêveur, tout le temps la tête dans la lune à rêver de sa mère. Grognon, il râle, mais il a peur de rien. Fiévreux, toujours malade. Peureuse qui se cache derrière les autres. Joueuse qui demande toujours à faire du théâtre. Et Muette, elle sait pas parler, mais j’sais pas si elle peut apprendre. » Alors, le garçon se tourna vers Blanche-neige. « C’est nous. Et je suis Chef. Et… je crois qu’on a tous très faim. »

Sans plus attendre, Blanche-neige se plaça près du poêle pour allumer un feu avant de préparer quelques légumes. « Auriez-vous de l’eau ? »

Cette simple question sembla instaurer une nouvelle vie dans cette petite maison. Les enfants avaient déjà adopté Blanche-neige et décidaient entre eux qui iraient prendre l’eau à la rivière. Les enfants s’affairaient. Et tandis que certains préparaient la table de leur mieux pour leur invité, d’autres aidaient Blanche-neige à préparer une soupe dont l’odeur délicieuse les firent saliver.

Et dans une chaleur humaine dont ils avaient tous grand besoin, ils devinrent l’espace de quelques heures une famille.

***

L’attente du retour de Blanche-neige semblait durer plus qu’elle ne l’aurait pensé.

Rose-rouge observa d’un œil impassible ses parents dans le cachot. Ceux-ci ne disaient rien et semblaient au plus bas. Leur fille, qui était maintenant reine, n’arrivait même pas à éprouver de la sympathie pour eux. Ils l’avaient délaissé, mal-comprise. Depuis qu’elle était devenue une autre, depuis qu’elle n’était plus comme Blanche-neige, ils avaient cessé d’être ses parents pour devenir comme les autres, des êtres gênés, craintifs de ce qu’elle vivait.

Rose-rouge ne savait pas vraiment pourquoi elle était descendue ; elle n’avait rien à leur dire, sinon des mots de haine et d’injustice. Mais elle se donnait l’illusion qu’en la voyant porter la couronne, la culpabilité qu’ils ressentiraient serait assez forte pour lui faire éprouver de la gloire. Au plus profond d’elle, cela n’avait pas le résultat escompté. Rose-rouge se sentait encore plus misérable, encore plus en colère et envieuse de ce qu’elle était autrefois.

Alors sans avoir prononcé un seul mot lors de cette visite, la reine remonta dans les hauteurs du château, éprouvant une tristesse infinie pour la vie qu’elle ne comprenait plus. Que devait-elle souhaiter ? Que devait-elle faire ? Pourquoi son passage à l’action ne lui faisait pas éprouver le soulagement et la victoire qu’elle attendait ?

Elle s’accrochait encore à Blanche-neige, à ce qu’elle pourrait ressentir lorsqu’elle la verrait aux mains des gardes et l’envie de victoire qui se lisait dans ses yeux était vengeance en son cœur.

Rose-rouge se réfugia dans sa chambre, pièce dans laquelle elle avait passé de nombreuses heures depuis ce jour. En pensant à cette terrible journée, Rose-rouge ne put s’empêcher de tourner les yeux vers la pomme posée sur sa commode. Recouverte d’un dôme de verre, la pomme gardait tout son éclat. Malgré l’année passée, elle était aussi rouge qu’au jour de sa cueillette et la lumière du soleil brillait sur sa peau lisse et sans défaut. Et puis cette marque, ce morceau enlevé d’un coup de dents qui n’existait plus, mais dont les rebords ne détenaient aucune trace de pourriture.

Elle était intacte, comme le jour où Rose-rouge l’avait croqué. Elle ressentait encore au plus profond de son être la vie la quitter, la faiblesse l’atteindre et le sommeil douloureux la happer vers des profondeurs sans lumières, une fièvre forte la saisir et un poison se propager dans chaque endroit de son corps. Elle n’avait rien vu de ces semaines passées allongée sur un lit pendant que des centaines de médecins et herboristes lui rendaient visite sans trouver un quelconque diagnostique.

Puis un jour, Rose-rouge s’était éveillée de cette nuit qui lui avait semblé éternelle. À ce moment encore, elle fut heureuse de voir ses parents à son chevet et sa sœur Blanche-neige à ses côtés. Ils étaient si heureux de la voir, mais une lueur dans leur regard trahissait la bonne nouvelle.

Elle s’était relevée, aussi fraiche que ses premiers jours grâce à l’antidote qui avait été trouvé, mais lorsqu’elle avait aperçu son reflet dans un miroir, sa vie avait chuté à nouveau dans les ténèbres. Cette vieillesse qui l’avait saisi n’avait pu être guérie.

Alors, malgré le soulagement de s’être réveillée, Rose-rouge se souvint de cette minute précédent la pomme qu’elle avait croquée. Elle se souvenait encore un an plus tard de sa sœur approchant après une longue visite au village. Et ses mots. « Tiens, je n’ai pas envie de la manger, avait-elle dit en souriant. Et je sais que tu aimes bien les pommes. » Rose-rouge l’avait saisi et mangé avec bonheur, tandis qu’une malédiction l’avait étreint à la seconde où le jus s’était écoulé sur sa langue.

À ce souvenir, Rose-rouge s’était alors tournée vers Blanche-neige qui semblait si heureuse qu’elle soit éveillée, mais la jeune fille avait ressenti bien plus de haine à son égard que de la joie. À cet instant, sa jeune sœur ne semblait pas se souvenir que la pomme lui était destinée et qu’elle avait seulement offert un cadeau maudit à sa jumelle.

Et Rose-rouge était la seule à savoir pourquoi quelqu’un voulait punir Blanche-neige.

 

 

Deuxième Partie

Plus d’une semaine s’était écoulée.

Depuis l’arrivée de Blanche-neige chez les enfants, les jours défilaient à toute allure. Les gardes ne l’avaient pas encore trouvé et il semblait que ce petit hameau et plus particulièrement la maison des enfants étaient protégés par une étoile bienveillante. Blanche-neige pouvait accompagner les enfants à la rivière pour se laver et jouer, puis les reconduire bien au chaud autour d’un feu de bois et d’un peu de nourriture. Une routine s’installait et leur paix ne semblait pas menacée.

La maison était bien plus propre depuis l’arrivée de la jeune fille : des tissus épais avaient remplacé les carreaux brisés, la poussière avait disparu, de petits lits faits de vieux draps attendaient les enfants au grenier. Lits dans lesquels ils s’endormaient chaque soir au son d’une berceuse de Blanche-neige, se tenant près les uns des autres pour se tenir chaud.

Leur vie était bien plus douce et les enfants admiraient la jeune fille pour tout ce qu’elle faisait, même si, pour elle, ce n’était pas encore assez. Ce qu’elle possédait au château lui revenait souvent à l’esprit. Toutes ces choses qu’elle aurait pu leur donner : des festins, des lits sous des couvertures épaisses, des pièces chaudes et tant de jouets… Alors elle compensait ce manque par tout l’amour qu’elle pouvait leur donner, oubliant qu’un peu de soupe et un morceau de pain étaient loin de tout ce qu’ils méritaient.

Mais plus encore, elle aimait leur offrir une chance de s’en sortir. Il n’existait qu’un simple petit livre dans cette maison, mais chaque matin, lorsque les enfants étaient fraichement lavés et avait déjeuné, elle leur offrait des cours de lecture et d’écriture. Et tandis que les plus grands s’aidaient entre eux, Blanche-neige apprenait à parler à la petite Muette et la patience de la jeune fille la faisait déjà progresser. Cela lui semblait toujours trop peu, mais elle sentait une force incroyable grandir en eux.

Elle n’aurait jamais imaginé se trouver près de ces enfants, mais ce qu’ils vivaient était réel. L’envie de les protéger était bien plus forte que ses propres peurs, tant qu’elle en oubliait parfois qu’on la recherchait. Grâce à eux ; ces enfants qu’elle n’avait aucun mal à considérer comme ses petits frères et sœurs. L’amour qu’elle leur portait comblait le vide qu’ils avaient eu depuis tant d’années.

Dès le premier soir, Blanche-neige s’était joint à leur rituel. En fin de journée, ils se retrouvaient au pied de la cheminée pour le théâtre de Joueuse. Ils se racontaient des histoires et Rêveur tenait à ce qu’il y ait une maman dans chacune d’entre elles. Peureuse souhaitait que ce soit drôle et Grognon que ce ne soit pas trop long. Et si Blanche-neige ne participait pas tout le temps, elle tenait bien souvent le rôle de la maman, révélant alors un éclat particulier dans le regard des enfants.

Ils ne savaient pas qui elle était, ni d’où elle venait. Leurs questions étaient innocentes et ils étaient à mille lieues de savoir que depuis des jours entiers une princesse s’occupait d’eux. Mais Blanche-neige n’aimait pas parler du passé tant la douleur de sa perte était encore difficile à vivre. Elle détournait les questions pour en apprendre plus sur eux. Mais ce qu’elle découvrait était parfois dur à entendre ; ils avaient vécu des choses que la jeune fille n’aurait jamais pensé possible. Des abandons terribles, des jours sans manger, des nuits passées sous la pluie… Et plus elle les entendait, plus elle se sentait coupable d’avoir vécu une enfance si paisible, loin d’imaginer la dureté du monde. Elle aurait aimé partager son enfance avec eux, leur offrir les mêmes chances.

Ils le méritaient bien plus qu’elle.

La jeune fille pensait bien souvent à sa sœur. Blanche-neige savait qu’elle avait des torts, mais comment avait-elle pu lui tourner le dos et éprouver autant de colère envers elle ? Depuis que Rose-rouge avait mordu dans la pomme, la jeune fille n’arrivait pas à faire semblant. Elle ne pouvait pas se rapprocher d’elle comme autrefois. Chaque geste lui semblait déplacé, chaque parole toujours bien en-deçà de ce que sa sœur méritait. Elle se sentait coupable pour ce qu’elle vivait et terriblement écrasée par le poids de la vérité : c’était elle qui aurait dû manger cette pomme.

Plongée dans ses pensées, Blanche-neige revint à elle et vit les enfants tout autour d’elle, dévoilant sur leur visage des regards attentifs et impatients. « Alors, fit Grognon, tu vas nous raconter ton histoire un jour ? »

Blanche-neige sourit malgré elle à cause de cette attente. Il était peut-être temps pour elle de se livrer. La jeune fille se redressa et serra un peu plus fort Muette contre elle. « J’ai une sœur jumelle, qui est née quelques minutes avant moi. Depuis notre naissance, nous ne nous sommes jamais quittées. » Sa voix se tut quelques instants en pensant à elle, mais la jeune fille se dépêcha de reprendre pour que les enfants ne lui posent pas de questions. « J’ai été choyé, aimé et toujours entouré de bonnes personnes. Mes parents ont toujours fait attention à mon éducation, me permettant d’apprendre  quantité de choses, mais cela ne m’empêchait pas de m’amuser, comme vous. Avec ma sœur, nous adorions aller dans les jardins pour se cacher, pour rêver et imaginer d’autres vies. C’était notre endroit préféré.

— Pourquoi ils sont plus avec toi ? » demanda Peureuse.

La question était inévitable et c’est ce pourquoi Blanche-neige hésitait à parler d’elle. Mais grâce à l’amour de ces enfants, elle se sentit la force d’affronter un tel souvenir. « Il s’est passé quelque chose de grave et ma sœur a été touché. Pendant un temps, elle est restée très malade et malgré les visites des médecins, nous n’avons pas trouvé de remèdes avant des mois. Et lorsqu’elle s’est enfin réveillée, ma sœur n’était plus pareille. La maladie l’avait un peu transformé et nous n’étions plus comme avant. » À ses mots, Blanche-neige ne put s’empêcher d’avoir les larmes aux yeux et de murmurer. « Et c’est de ma faute… »

Les enfants restèrent attentifs et des chuchotements lui demandaient pourquoi. Mais Blanche-neige n’était pas prête à affronter la raison d’un tel drame. Et pourtant, les images lui vinrent sans qu’elle puisse les arrêter.

***

Blanche-neige avait toujours honoré ses visites au village. Elles étaient bien trop importantes pour être ignorées. Chaque semaine, elle se rendait au pied du château et passait la journée entière à discuter, apporter son aide et découvrir ces gens.

Elle tenait cela de son père, qui cherchait toujours à se rapprocher du peuple, pour mieux le comprendre, et pourtant cela ne semblait jamais être assez pour la jeune fille. Alors parfois, Blanche-neige décidait de partir dans d’autres villages du royaume pour apporter son aide et apprendre à connaître tous ces gens qu’elle devrait un jour servir en tant que reine.

Sa bien aimée sœur Rose-rouge l’accompagnait toujours dans ses voyages, même si son cœur n’était pas aussi altruiste que le sien. Elles étaient à la fois semblables et différentes, et c’était cela leur force.

Un soir, alors que les deux sœurs s’apprêtaient à rejoindre leur tente, Blanche-neige avait aperçu une vieille dame ; elle portait un lourd seau de bois dans lequel reposait l’eau qu’elle désirait apporter chez elle. La dame était si âgée que son dos penchait en avant et ses jambes semblaient si fragiles qu’elles auraient pu se casser sous le poids du seau.

En voyant cela, Blanche-neige n’avait pu la laisser faire. Alors, elle avait demandé à sa sœur de rentrer : « Je n’en aurais pas pour longtemps. » Connaissant sa sœur, Rose-rouge l’avait laissé partir, rentrant dans la tente pour se reposer.

Évitant soigneusement les gardes royaux qui les protégeaient, Blanche-neige avait rejoint la vieille dame qui continuait tant bien que mal son chemin vers les bois. « Je veux vous aider, lui avait dit Blanche-neige. Conduisez-moi jusque chez vous. »

Reconnaissante par son regard, la vieille dame l’avait emmené sans un mot à travers le bois. Le seau était particulièrement lourd et Blanche-neige sentait la hanse en fer rentrer dans sa chair. Mais elle ne pouvait pas se plaindre, ni se reposer, parce que la femme ne l’aurait pas fait.

Blanche-neige avait continué son chemin à son rythme, mais au bout de quelques temps, elle commençait à se demander où se trouvait sa maison. Elles étaient à présent plongées dans les bois et la jeune fille ne voyait plus le campement, ni même les lumières du village. Elle s’inquiétait pour le chemin du retour, mais elle avait préféré oublier ses préoccupations pour aider la vieille dame.

Blanche-neige avait alors continué, mais jamais elle ne vit sa maison.

Trois loups affamés les avaient encerclées et leurs grognements étaient entrés si profondément en Blanche-neige qu’elle en avait lâché le seau. L’espace d’un instant, la jeune fille crut que la vieille dame l’avait emmené dans un piège, mais en voyant son visage terrorisé, elle avait compris que ce n’était pas le cas. Les jambes tremblant, le cœur s’emballant, Blanche-neige observait les loups se rapprocher d’elles, leurs babines retroussées sur des crocs épais. Et alors, l’un d’eux s’était jeté sur la vieille dame. Terrifiée, Blanche-neige avait reculé en dehors du cercle, observant alors les loups qui avaient choisi leur proie. Les cris de Blanche-neige n’avait aucun effet sur eux, mais ceux de la vieille dame qui commençait à être dévorée traversait la jeune fille, l’emportant dans une panique incontrôlable. Alors même que la vielle dame était toujours en vie, Blanche-neige s’était relevée et, horrifiée par ce qui pouvait lui arriver, elle était partie.

En fuyant, elle entendait encore les loups et les cris de la vieille dame attaquée, mais elle continuait de détaler, en larmes, jusqu’à l’orée du bois. Mais dès lors que Blanche-neige eut retrouvé son chemin, la honte et la culpabilité la saisirent à la gorge.

Blanche-neige voyait les gardes autour, elle aurait pu les appeler, elle aurait pu leur demander de la sauver. Mais anéanti par la culpabilité d’avoir laissé une femme innocente se faire dévorer, Blanche-neige avait évité les gardes et avait rejoint sa tente. Elle avait alors vu sa sœur et s’était effondrée. Tremblant de tout son corps, Blanche-neige sanglotait de terreur.

Sa sœur s’était agenouillée près d’elle et son regard bienveillant semblait bien trop immérité à cet instant. Et malgré le désordre intérieur, malgré sa honte, Blanche-neige avait raconté ce qui venait de se passer à Rose-rouge.

Elle avait laissé mourir quelqu’un.

***

« Pourquoi on doit y aller, déjà ? » Chef était nerveux et préférait faire passer cela pour de l’ennui.

Blanche-neige s’assurait que tous les enfants étaient prêts, bien habillé et tous là, avant de prendre Muette dans ses bras. « Parce que cette dame vous a offert de la nourriture depuis des mois et qu’il est temps de la remercier.

— Mais si elle la laissé sur la fenêtre, comme tu dis, c’est qu’elle en avait pas besoin.

— Chef, lui dit-elle en l’observant d’un regard insistant. Vous vous êtes débrouillés jusqu’ici et je ne cesserais jamais de vous répéter à quel point vous avez été courageux de vivre seuls tout ce temps. Mais cette dame ne possède pas grand-chose de plus que vous. Tout ce qu’elle vous a donné, c’était le fruit de son travail. Et vous êtes assez grand pour l’aider un peu. Je suis sûre qu’elle serait très heureuse d’avoir votre compagnie. Il n’y a pas d’enfants au hameau.

— Mais t’es sûre que c’est pas une sorcière ? fit Peureuse. Avec son nez crochu ?

— Crois-moi, ce n’est pas une sorcière », lui dit-elle en caressant ses cheveux. Blanche-neige les poussa dehors. « Assez parlé, nous y allons pour une journée et nous verrons ce soir si nous continuerons, marché conclu ? » La jeune fille posa sa main au milieu du groupe et attendit que chaque enfant dépose la sienne. Chef roula des yeux avant d’accepter le marché et Blanche-neige dirigea le petit groupe dans la forêt. Joueuse commençait déjà à chanter et les autres suivirent.

Blanche-neige se rapprocha de Chef, mais il l’interrompit. « Avant que tu parles, j’suis pas fier d’avoir volé, lui dit-il. J’aurais pu l’aider comme tu dis, mais j’y ai jamais pensé. » Il se gratta la tête un instant, gêné.

« Ce n’est pas grave. Tu as fait de ton mieux et je le sais. Et si elle ne m’avait pas parlé, j’aurais volé, moi aussi. » Savoir que la jeune fille qu’il admirait tant aurait fait la même chose que lui le rassura un peu et elle vit ses épaules se détendre.

Le hameau n’était pas loin. Après la pente que les enfants dévalèrent en riant, ils arrivèrent près de la ferme, sans se cacher cette fois. Les villageois les regardèrent d’un œil curieux et la femme les vit s’approcher d’elle. Elle se releva de son banc, le front en sueur et leur adressa un sourire.

Peureuse s’accrocha immédiatement à la robe de Blanche-neige et les autres enfants mourraient d’envie de faire de même. « Bonjour Madame Cerf, comment allez-vous ?

— Très bien, merci, que me vaut cette visite ? » Elle regardait les enfants d’un œil si tendre que Blanche-neige comprit pourquoi elle faisait tout cela pour eux : elle les aimait sincèrement.

« Eh bien avant tout, il nous faut une confirmation. Êtes-vous une sorcière ? »

La femme partit dans un éclat de rire. « Oh non, je ne vivrais pas ici autrement !

— Bien, vous voyez les enfants, aucune raison d’avoir peur ! Madame, nous souhaitons vous aider à la ferme, pour vous remercier de votre aide et pour pouvoir mériter notre prochain panier.

— Très bonne idée ! s’exclama-t-elle. Les plus petits pourront m’aider à préparer le repas de ce soir et les plus grands iront dans le jardin. Mon mari pourra leur apprendre.

— C’est parfait, je resterais avec les petits, fit Blanche-neige avant de se tourner vers Chef. Tu t’occupes de ton groupe. J’ai confiance en toi. » Ces quelques mots remontèrent l’estime de Chef et, le cœur gonflé, il prit Grognon, Joueuse et Rêveur avec lui. Il les emmena dans le jardin où se trouvait un homme au dos courbé par la tâche.

« B’jour monsieur, on vient vous aider à travailler. » L’homme sembla surpris par sa proposition, mais sa femme l’encouragea et il prit aussitôt les enfants à sa charge. Alors, Blanche-neige emmena les plus petits dans la cuisine et aida la femme à préparer le souper.

Ils se débrouillaient plutôt bien ; Blanche-neige avait passé ces dernières semaines à leur apprendre comment cuisiner et préparer des légumes. Toutes ces choses qu’ils apprenaient les faisaient grandir un peu plus et les sortaient de leur précarité un pas à la fois. Tant qu’ils sauraient se débrouiller, Blanche-neige aurait moins de raisons de s’inquiéter pour eux. Et pourtant l’idée de les quitter lui fendait le cœur. Ce n’était plus possible. Elle les aimait comme ses frères et sœurs, mais elle savait qu’un jour viendrait où elle devrait assumer ses propres actes.

Lorsque ce terrible souvenir s’était rappelé à elle, elle avait senti qu’elle ne pouvait pas rester si loin de sa vie, sans prendre la responsabilité de ce qu’elle avait fait. Sa sœur avait été empoisonnée à cause d’elle ; elle ne pouvait pas rester loin d’elle, ni loin de ses parents plus longtemps.

Blanche-neige resta un moment le regard dans le vague, observant à travers la fenêtre, lorsque la réalité la rappela à l’ordre en voyant des gardes dans la cour. Ils étaient là depuis quelques minutes déjà, car ils commençaient à menacer un homme pour obtenir ce qu’ils voulaient.

La jeune fille courut à la fenêtre et sentit qu’elle devait faire quelque chose. Elle ne pouvait plus rester en arrière. Passant par la porte menant au jardin, elle rassembla les enfants en urgence. « Je vais devoir partir.

— Mais pourquoi ? dit Chef, d’abord accablé par la nouvelle et en colère par ce geste. Tu nous abandonnes ?

— Jamais, lui dit-elle en le prenant par l’épaule. Mais ces hommes que tu voies me recherches et je ne peux pas les laisser s’en prendre au villageois, ni à vous. Je reviendrais. Dès que je le pourrais, je reviendrais. En attendant, tu veux bien veiller sur eux ? » Sans un mot, il acquiesça et elle les serra tous dans ses bras, déposant des baisers sur chaque front avant de se tourner vers Madame Cerf qui, d’un accord muet, accepta de garder un œil sur eux.

Alors, Blanche-neige se précipita dans la cour et se plaça devant l’homme qui allait recevoir un  coup. Surpris, le garde recula et allait la jeter sur le côté pour avoir l’impertinence de s’opposer quand la jeune fille le regarda droit dans les yeux. « Vous ne le toucherez plus, c’est moi que vous cherchez. Menez-moi à ma sœur. » La jeune fille respira et jeta un œil aux enfants qui se tenaient par la main. « Je dois assumer mes erreurs. »

***

Blanche-neige et Rose-rouge étaient face à face. L’une avait le port de tête droit sous la haute couronne et l’autre était agenouillée, le regard bas. Les gardes l’avaient projeté en avant, au pied de leur reine et celle-ci n’avait pas bronché face à la maltraitance faite sur celle qui autrefois avait été sa jumelle.

Dans une salle de trône où peu de clarté passait, les deux silhouettes qui se ressemblaient tant n’avaient plus rien de semblable à ce jour.

La reine fit sortir les gardes d’un geste.

« Comment as-tu pu t’enfuir ? fit Rose-rouge, amer, dès lorsqu’ils eurent passé la porte.

— Comment as-tu pu me trahir ? » lui répondit Blanche-neige, encore sous le choc d’avoir vu sa sœur encore plus froide et refermée sur elle-même qu’avant. Mais en entendant ses propres mots, Blanche-neige se releva. « Non, je ne voulais pas dire cela. Je ne suis pas venue pour ça.

— Tu n’es pas venue, les gardes t’ont trouvé, répliqua sa sœur.

— J’aurais pu rester cachée encore un long moment, Rose, mais il était temps pour moi de rentrer. » La gorge serrée, Blanche-neige hésita à poser la question qui lui tenait le plus à cœur. « Où sont nos parents ? demanda-t-elle d’une voix fébrile.

— Là où ils méritent d’être. » Blanche-neige se figea le cœur palpitant à l’intérieur. « Ils sont dans les cachots. » Rose-rouge se retourna et avança vers son trône. À côté de celui-ci se trouvait le miroir de la vérité, transporté depuis le grenier. La reine avait maintes et maintes fois réessayé de faire appel à son pouvoir, mais il restait hermétique à ses demandes. Aujourd’hui, cela n’avait pas d’importance, Blanche-neige était ici et elle pouvait enfin régner comme elle le désirait, sans personne en travers de son chemin.

« Qu’est-ce que tu vas faire de moi ? lui demanda Blanche-neige. Me tuer ? » La jeune fille ne tremblait pas en disant ces mots, elle en avait assez de fuir et d’une certaine façon, elle pensait mériter la mort pour la vie qu’elle n’avait pas su sauver.

« Je ne sais pas encore, mais tant que tu es là, le peuple ne peut pas t’aider. Ils pourront enfin me reconnaître en tant que reine. » Rose-rouge resta un moment face à son miroir, le cœur lourd d’une victoire qui semblait bien moins apaisante qu’elle aurait cru. « Tu sais… j’aurais dû en vouloir à cette vieille folle. Celle qui a fini défigurée parce que tu ne l’as pas sauvée. C’est elle qui, pour se venger, t’a donnée cette pomme. Elle qui est à l’origine de cette malédiction qui est la mienne, qui m’a enlevé toute ma jeunesse. Mais c’est à toi que j’en veux le plus. » Rose-rouge se retourna. « C’est toi qui a provoqué cette colère en elle en la laissant pour morte avant qu’on ne la retrouve au petit matin, la peau mangée. C’est toi qui l’as abandonnée, mais plus que tout c’est toi qui m’as donné cette pomme alors que je n’y étais pour rien. Je n’ai fait que t’accueillir dans mes bras ce soir-là, accepter ce que tu venais de faire. Je n’ai pas prévenu les gardes pour te tenir hors de cause, je t’ai couverte auprès de nos parents pendant des mois entiers. Mais en plus de cela, le jour où je décide de prendre les choses en main, tu fuis devant moi au lieu d’accepter ma décision et de me laisser le peu qu’il me restait. Pour tout ce que tu as fait, tu aurais mérité cette pomme. Tu aurais mérité de te retrouver à ma place, vieillie par un poison qui te rongeait le corps, malade des souffrances qu’il aurait pu te donner. Tu aurais mérité cela et j’aurais dû être choisie par le peuple pour devenir leur reine. Au lieu de ça, tu as tout eu, alors que c’est toi qui aurais dû tout perdre. »

Blanche-neige écoutait sa sœur et pour la première fois depuis longtemps, elle ressentait les émotions que Rose-rouge avait au fond d’elle. Comme des jumelles liées par l’invisible. Elle ressentait toute l’angoisse de ce qu’elle avait perdu, la colère envers cette femme, envers ses parents et envers elle-même. Plus encore qu’avant, Blanche-neige se sentait coupable d’avoir fui tant de fois et d’avoir laissé sa sœur au milieu des ténèbres dans lesquels elle était tombée.

« J’ai eu peur, murmura-t-elle. Bien trop de fois, j’ai eu peur. Ce soir-là où j’ai fui les loups. Le jour où je l’ai revu, défigurée, mais encore en vie, me tendant une pomme sans rien dire. Cette seconde où je t’ai vu tomber sur ton lit, parce que tu avais croqué dedans. Ces mois où tu étais endormie et que je ne pouvais pas te sauver. Cette année, après ton réveil, où tu n’étais plus que l’ombre de toi-même et que je ne savais pas comment t’aider, ni comment me faire pardonner. J’ai eu peur, Rose-rouge, mais aujourd’hui je ne cherche pas à m’excuser, ni à donner raison à mes actes. Aujourd’hui, je veux assumer ces erreurs et c’est ce pourquoi je suis ici, près de toi. Pas parce que les villageois payaient le prix de ma fuite, pas parce que nos parents sont prisonniers, mais parce que je suis responsable de ce qui est arrivé. » Rose-rouge allait dire quelque chose, mais Blanche-neige ne lui laissa pas la parole pour cette fois. « Tu sais, pendant cette année, j’ai pensé réparer mes erreurs en cherchant cette sorcière et en la faisant arrêter. Oui, t’offrir de petits cadeaux, te dire des compliments, chercher un coupable sans comprendre que c’était moi… Toutes ces choses étaient encore des actions poussées par mes propres peurs, parce que j’étais trop effrayée à l’idée d’assumer, de comprendre que j’étais vraiment à l’origine de ton malheur. Mais lorsqu’on a retrouvé cette femme et qu’on l’a banni du royaume pour t’avoir maudit, je ne me suis pas sentie mieux. J’avais encore peur, parce que le vrai problème, c’était moi et que je ne voulais pas le reconnaître. » Blanche-neige avança d’un pas. « Aujourd’hui, je ne suis pas là pour me faire pardonner, ni pour gagner, je suis là pour toi. Je suis là pour apprendre à te connaître à nouveau, pour t’aider à vivre la vie que tu veux. Je ne me tiendrais plus sur ton chemin. Tu peux être reine et pour une fois, pour la vie s’il faut, je peux être ton ombre. »

Rose-rouge sentait à la fois toute la colère de ces dernières années remuer en elle, mais il y avait ces mots et la sincérité de sa sœur qui ouvrait une porte en son cœur. Elle ne voulait pas la croire, ce serait bien trop facile, il faudrait en payer le prix encore une fois. Mais le regard de sa sœur amenait une lumière en elle qu’elle avait cru ne jamais revoir un jour. Peut-être n’étaient-elles plus les mêmes aujourd’hui, mais elles n’en restaient pas moins des sœurs. « Comment savoir si tu ne mens pas pour avoir ce que tu veux ? Comment savoir que tu dis la vérité ?

— Je peux montrer la vérité », annonça soudain le miroir.

Rose-rouge se retourna, les larmes aux yeux, encore bouleversée par les mots de sa sœur. « Très bien. Blanche-neige, si ce que tu dis est vrai et si tu assumes tes erreurs, tiens-toi face au miroir. »

Blanche-neige, qui était prête à tout pour reconquérir la confiance de sa sœur, s’avança vers le miroir. « Est-ce la vérité lorsque je dis que je me tiens responsable pour ce qui s’est passé et que je suis prête à être là pour ma sœur ?

— Oui.  »

Ce simple mot mit à terre la jeune Rose-rouge. Sa sœur se précipita vers elle, mais le corps entier de la jeune fille trembla. « Qu’est-ce qui m’arrive ? » demanda-t-elle, en panique. Rose-rouge sentait en elle une contradiction intense. Un mélange de colère et d’apaisement, de rage et d’amour, de désespoir et de confiance, de doute et de sérénité.

Mais Blanche-neige voyait bien autre chose. Une grande ombre entourait sa sœur et elle ressemblait à la sorcière. Elle s’étirait et essayait d’entrer à l’intérieur d’elle. Comme si son corps avait rejeté la colère même de la sorcière, grâce à la vérité, mais qu’elle tentait de revenir en elle.

Blanche-neige ne savait plus quoi faire. Sa sœur suffoquait par cette ombre qui l’étouffait comme un énorme serpent. « Miroir, qu’est-ce que je dois faire ? demanda-t-elle, paniquée.

— Tu dois découvrir la vérité.

— Mais qu’elle est-elle ? Comment puis-je la sauver ?

— Refaire un geste longtemps regretté, mais cette fois animé de la plus pure des intentions. » Blanche-neige avait envie de lui répliquer que ce n’était pas le moment de faire des énigmes, mais elle n’avait pas le temps. Sa sœur se trouverait bientôt mangée par une colère incarnée par la sorcière.

La jeune fille avait longtemps regretté d’avoir laissé cette femme dans les bois, mais son plus profond regret était celui d’avoir donné la pomme à sa sœur. « Refaire un geste. » Blanche-neige se dépêcha de sortir de la salle. Alors, il lui semblait que les choses se passaient comme avant : elle quittait un lieu à toutes jambes, elle allait lui offrir à nouveau la pomme, mais cette fois-ci, elle ne fuyait pas vraiment.

Elle allait la sauver.

Une fois dans la chambre, elle brisa la coupole de verre et tint la pomme dans sa main, avant de revenir sur ses pas. Elle ne savait pas ce qui allait se passer, mais elle voulait croire en la vérité. Lorsque Blanche-neige arriva près de sa sœur, celle-ci avait perdu des forces. « Croque-la !

— Plus jamais ! s’exclama Rose-rouge, effrayée.

— Fais-moi confiance à nouveau. Je t’en prie ! »

Malgré ses doutes et ses peurs, la colère qui était sortie d’elle avait libéré un espace en son cœur. Une place où l’amour pour sa sœur existait. Elle porta ses lèvres près de la chair blanche de la pomme et croqua dedans. Alors, elle s’effondra.

« Non, non ! Qu’est-ce que j’ai fait ? » sanglota Blanche-neige. Rose-rouge était allongée sur le sol de la salle du trône, inconsciente. La culpabilité était encore plus grande. Elle venait de tuer sa sœur. Blanche-neige la prit sur ses genoux et caressa ses cheveux, anéanti par sa perte. Mais soudain, les traits de Rose-rouge se déridèrent. Sa peau se défaisait de ses tâches, de ses rides et elle semblait bien plus apaisée. Alors, Rose-rouge s’éveilla, aussi fraiche que le jour et plus belle que jamais.

« Blanche… »

Cette dernière serra sa sœur dans ses bras. « Tu es revenue ! Tu es à nouveau toi-même. »

Rose-rouge se releva à l’aide de Blanche-neige et remarqua son reflet dans le miroir. Alors, des larmes de joie lui vinrent. « Comment est-ce possible ? Comment ai-je pu redevenir ainsi ? demanda-t-elle en touchant son visage.

— La pomme n’était pas empoisonnée, fit le miroir, elle était ensorcelée. La sorcière voulait emprisonnée la beauté de votre sœur dans la pomme et revenir la chercher plus tard, pour reprendre sa jeunesse.

— Mais elle n’a jamais pu, fit Blanche-neige, nous l’avons trouvée avant. » La jeune fille se retourna auprès de sa sœur. « Comment te sens-tu ?

— Bien moins en colère. C’était… c’était comme si mes sentiments n’avaient plus d’équilibre. Oui, je t’en ai voulu, mais mon amour pour toi dépasse les erreurs que tu as pu commettre. Mais cette colère qui m’étreignait le cœur m’empêchait d’éprouver de l’amour. Je suis tellement désolée d’avoir fait ça. » Les souvenirs de ses actes lui revinrent peu à peu à l’esprit, tandis qu’elle se rappela d’une chose importante. « Nos parents ! »

Main dans la main, les deux jeunes filles se dépêchèrent d’aller dans les cachots pour libérer leurs parents et lorsqu’ils virent leurs deux filles, soudées et à nouveau elles-mêmes, ils ne purent le croire.

Un miracle s’était passé.

***

Bien après les retrouvailles, les pardons et la fatigue de ce qu’ils avaient vécus, Blanche-neige et Rose-rouge se trouvaient dans le jardin royal, les mains toujours liées. Rose-rouge avait redonné la couronne à son père ; elle n’était alors plus qu’une jeune fille à côté de sa sœur, se réveillant doucement après un cauchemar.

« Que dirais-tu de régner toutes les deux, lorsque le moment sera venu pour nous ? proposa Blanche-neige. Être séparées autant par des lieues que par nos propres sentiments ne nous a pas réussi. Tu crois que nous pourrions faire ça ?

— J’ai confiance en nous, répondit Rose-rouge. Je sais ce dont nous sommes capables. Nous ne sommes complètes que l’une avec l’autre. » Elle se rapprocha de sa sœur. « C’est une bonne idée, mais pour être honnête, je préfère attendre encore un long moment avant de devenir reine. » Cela fit rire les deux jeunes filles, mais soudain, Blanche se releva de leur banc. « Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Les enfants ! » s’exclama-t-elle. Face à l’interrogation de sa sœur, Blanche-neige raconta leur rencontre, ce qu’ils avaient vécu et le lien qui les unissait à présent. « Je ne peux pas les laisser là-bas, seuls. C’étaient comme…

— Des frères et sœurs ? proposa Rose-rouge. Alors, je veux les rencontrer. »

Enthousiasmée par ses mots, Blanche-neige étreignit sa sœur avant de s’éloigner, prise par le doute. « Tu crois que père et mère vont accepter leur venue au château ? Je ne vois pas comment je pourrais les laisser là-bas. Je… je serais même prête à vivre avec eux là-bas.

— Blanche, lui dit sa sœur, peu importe ce que nous devrons affronter, que ce soit nos parents, une vie éloignée d’eux, nous le ferons ensemble. Parce que c’est ainsi que nous fonctionnons le mieux. »

Blanche-neige observa sa sœur. Elles avaient bien changé. La vie les avaient séparées, les avaient fait grandir loin l’une de l’autre, mais réunies, elles étaient encore plus soudées. Leur avenir restait incertain et le passé ne pouvait être oublié, tandis que les blessures demanderaient du temps pour se refermer, mais les deux sœurs étaient sûres d’une chose

Blanche-neige sourit et approuva son idée, déterminée. « Nous le ferons. Ensemble »

FIN

 

Enregistrer

Publicités