Rose

Le soleil allait bientôt se coucher, mais la jeune femme n’était pas prête à partir. Le cœur serré, une main posée sur le marbre froid, elle regardait derrière le voile de ses larmes le nom de son frère gravé dans la pierre pour toujours.

La légère brume humidifiait ses cheveux et perlait sur son épaisse cape bleue foncée qui la protégeait du froid hivernal. Une main chaleureuse serrait l’épaule de la jeune femme, comme un soutien pour les heures à venir. « Belle, il est temps de rentrer. »

 Elle releva les yeux et découvrit l’épais brouillard qui filtrait sa vue, la nuit approchait bien trop vite. « Je n’ai pas eu le temps de lui dire au-revoir. » Elle caressa le nom de Vaillant du bout de ses fins doigts gelés ; elle savait qu’il était inconscient de rester une minute de plus dehors. La nuit apportait les malheurs et Vaillant en avait payé le prix.

Belle s’écarta de la terre retournée et s’éloigna le cœur lourd de tristesse. Le garde qui l’accompagnait partageait son chagrin ; il était l’un de plus proches amis de son frère.

Dans le cimetière couvert par des chênes massifs, Belle et son garde hâtèrent le pas pour en sortir. Dès qu’ils franchirent la barrière en fer, ils purent rejoindre une petite ruelle pavée avant de monter au plus haut sur la colline et retrouver la maison de Belle. C’était la plus grande du quartier, elle appartenait au Chef du village, mais aujourd’hui, en cette sombre journée, Belle ne savait pas qui était le chef à présent. Son frère, l’héritier du titre, était mort dans une terrible bataille et son père mourrait un peu chaque jour que la vie faisait. Elle sentait, en plus du poids du chagrin, la lourde charge qui était à présent sur ses épaules : veiller sur un village brisé et assurer l’avenir incertain de ses villageois.

Tandis que des gardes de nuit vérifiaient la fermeture des maisons, Belle gravit les quelques marches qui la menaient vers la grande porte en bois de sa maison. Sa haute stature surplombait le village et le toit imposant coupait la pluie du porche. Les battants s’ouvrirent sur Lady Nora qui affichait une mine terriblement inquiète. « Belle, juste ciel ! » Elle l’attira dans la maison et barricada la porte en prenant soin de vérifier chaque serrure et chaque planche de bois. Lady Nora se retourna alors vers Belle. « Vous êtes gelée, venez vous réchauffer près du feu. » La grande pièce faisant office d’entrée, de salle à manger et de salon était inondée par la chaleur émanant de l’immense cheminée en pierre.

« Je ne peux pas, annonça-t-elle en s’interdisant de penser à nouveau à son défunt frère. Mon père, comment se porte-t-il ?

— Le pavot l’aide à dormir, mais je crains que la perte de son fils n’aide pas sa guérison, ma belle enfant. »

Belle acquiesça gravement et se débarrassa de sa cape, dévoilant une épaisse robe d’hiver et ses longs cheveux bruns tombant gracieusement sur ses épaules. Lady Nora s’empressa de l’apporter près du feu pour la faire sécher. « Savez-vous où se trouve Graham ? demanda la jeune femme, plus sérieuse que jamais malgré la tristesse qui rongeait son cœur.

— Toujours au sous-sol avec ses plans, mademoiselle. Ne pensez-vous pas prendre un peu de repos avant d’aller le voir ? Prenez un bon repas chaud et offrez-vous une nuit de sommeil, le  village ne va pas s’écrouler en une nuit.

— Je crains malheureusement que ce soit possible. Elle sait que mon frère est mort et que mon père est mourant, le village est affaiblit et si nous n’assurons pas notre défense, nous pourrions tomber, Nora.

— Bien, soupira-t-elle. Mais je vous apporte un bol de soupe au sous-sol ! »

Belle sourit de l’attention de la femme un peu replète, déposant une douce main sur son épaule avant de s’éloigner d’elle pour prendre les escaliers. Ceux-ci se trouvaient dans une tour, montant et descendant vers les divers étages de l’immense maison de bois et de pierre. Le froid des tours la saisit à la gorge et elle regretta d’avoir posée sa cape avant de rendre visite à Graham. Ce dernier se trouvait bien toujours au même endroit. De nuit comme de jour, l’homme semblait collé à son tabouret, les yeux rivés sur ses cartes, ses schémas et ses croquis.

« Belle ! » s’étonna-t-il. Heureux de la voir arriver, il en oublia le triste événement et s’en voulut aussitôt, mais la jeune femme accueillit cette vivacité avec reconnaissance. Pour son village, elle devait avancer.

« Graham, comment progressez-vous sur votre prochaine machine ?

— Eh bien, pas aussi vite que je le souhaiterais, je le crains, mais je fais de mon mieux pour vous proposer un prototype au plus vite. »

Belle observa les schémas avec attention et étudia les notes sans que les mots lui paraissent compliqués. Ses connaissances lui permettaient d’être à l’aise sur de nombreux terrains et même la machinerie ne lui était pas étrangère. « Pensez-vous réellement qu’elle fera une différence contre Elle, son armée, son palais ? Je ne remets pas en question votre ingéniosité ni vos compétences, mais je me demande si la guerre est réellement notre dernier recours.

— Le chef Juste, votre père, a toujours privilégié la défense ce qui nous a permis d’améliorer les protections du village nous permettant aujourd’hui d’être en relative sécurité tant que les gardes restent vigilants. Et votre frère, bien que cela lui ait coûté la vie, a toujours préféré l’offense sachant que survivre enfermé dans notre village ne nous permettrait pas de vivre bien longtemps. Nos ressources manquent ; le bois pour réparer les barrières et les machines, nous devons l’obtenir de plus en plus loin et ces expéditions demandent des voyages de nuit qui, vous le savez, ne laissent que peu de survivants. Le temps nous manque, Belle, et j’aurais souhaité, si votre ascension au titre honorifique de Chef du village devait se faire, que cela soit en de temps meilleurs. Oui, je l’aurais souhaité de tout cœur. »

Belle s’installa à côté de Graham, essayant de comprendre la situation et de l’observer sous tous les angles. Son père leur avait offert du temps, mais son frère avait saisi l’urgence de la situation. Dans quelques mois à peine, leur défense serait brisée ; cela sonnerait le retour des bains de sang.

Il lui venait encore parfois, aussi éveillé qu’en rêve, les images des pauvres personnes attaquées lors d’une nuit froide. Leur corps si lacéré que l’on ne pouvait le reconnaître. Lorsqu’un villageois se retrouvait seul dans le village, rien ne pouvait le sauver d’une armée de bêtes aux crocs et aux griffes acérés.

La jeune femme n’avait pas le temps de pleurer son frère, ni d’accompagner son père sur sa fin de vie. Elle pensait à sa mère qu’elle n’avait pas connue et qui lui avait cédé sa vie en lui donnant naissance. Qu’en est-il aujourd’hui ? Pourquoi était-elle en vie si elle ne savait pas comment assurer le rôle qui lui incombait ?

Elle essayait de penser à ses qualités, à ses nombreuses connaissances qu’elle tirait de livres de toutes sortes. Quel enseignement devait-elle retenir ? Comment pouvait-elle aujourd’hui sauver tout un village brisé par ces attaques et éviter de futures victimes ?

« En temps de guerre, récita-t-elle d’une lecture lointaine, les gagnants peuvent être ceux qui ont survécu assez longtemps pour que l’ennemi s’éteigne de lui-même, d’autres arrachent leur victoire par le tranchant de leur épée, mais d’autres encore conviennent d’un traité qui, par des compromis, donne naissance à une ère nouvelle. » Belle tourna son regard vers Graham qu’il l’avait écouté attentivement. « Il existe un troisième choix et ne pouvant continuer vaillamment les combats entrepris par mon frère ou bravement aider mon village à se reconstruire chaque jour de ses blessures, il ne me reste plus qu’un dernier choix. »

La vivacité d’esprit de Belle impressionnait toujours son entourage, mais Graham semblait horrifié par la solution présentée par la jeune femme. « Vous n’allez quand même pas…

— Pour que cesse ses attaques qui détruisent mon village, oui, Graham, je dois parler à la Bête. »

***

Belle se trouvait sur la passerelle traversant en hauteur la grande entrée de sa maison. Elle observait à travers l’œil-de-bœuf, unique fenêtre qui n’avait pas été recouverte de volets, le village et les gardes qui veillaient sur les rues avant de s’abriter à leur tour. Voilà quelques heures que la nuit était tombée et la tranquillité n’inspirait rien de bon.

La jeune femme était encore secouée par sa décision, mais elle ne voulait pas douter. Elle devait s’en tenir à sa décision qui était l’unique choix qu’elle avait. Graham avait tenté de la dissuader, mais cela ne servait à rien. Dès lors que Belle prenait une décision, rien ne pouvait l’arrêter.

« Vous êtes là ! » fit Lady Nora. Vu le ton employé, Belle n’avait aucun mal à deviner les remontrances qui allaient suivre. « Quelle idée saugrenue vous est passée par la tête ? Parler à la Bête ? Et puis quoi encore ! » Son petit corps semblait s’échauffer pour protéger Belle d’un tel avenir, mais la jeune femme savait qu’elle serait déçue de comprendre que son départ était déjà planifié.

« Je sais ce que vous en pensez, Nora. Je sais ce que vous tous en penserez. Mais les décisions pour ce village me reviennent et c’est ce que je crois être le plus juste. » L’attention de Belle fut détournée par un mouvement perçu dans les ruelles.

Il y avait une bête.

Son corps entier frissonna en voyant la démarche de prédateur de la haute créature. Comme un loup, mais aussi puissant qu’un taureau et rapide qu’un félin. Elle voyait dans la nuit noire ses yeux rouges briller. Toute son attention se porta sur les gardes qui approchaient. « Elle va les tuer ! », dit-elle en plaquant ses mains contre le hublot. Une autre bête fit son apparition de l’autre côté. Elles n’étaient jamais seules : cette meute, cette armée qui servait la Bête pour les détruire.

Lady Nora était épouvantée. « Ne regardez pas ça, mon enfant ! Combien de fois vous ai-je dit de ne pas vous approcher de cette fenêtre ? » Elle l’attira loin du hublot, la fit descendre les marches et asseoir sur un fauteuil près du feu. « Et voilà que vous voulez vous rendre dans l’antre de la Bête ! Belle, vous seriez morte avant d’arriver. Je sais que je n’ai pas votre intelligence, mais je vous ai pratiquement élevée et je ne veux pas vous voir franchir la porte de ce village ! »

Encore secouée par la vue de ces bêtes prêtes à bondir, Belle sourit tristement. « Nora… Je sais quel danger cela représente, mais nous avons toujours pensé que les créatures et la Bête ne faisait qu’une, comme si elles pouvaient communiquer les unes avec les autres, à travers un regard, une pensée. Si je traverse la forêt avec un drapeau blanc, il saura que je viens en paix.

— Parce que vous croyez qu’il va comprendre !

— Ce ne sont pas que des animaux. Ils ont… une certaine capacité à penser. Les attaques ne sont jamais lancées au hasard, leurs tactiques sont humaines. On les commande. La Bête est derrière tout cela et si je parviens à lui parler, peut-être à comprendre ce qu’Elle souhaite… je pourrais faire arrêter ces massacres. »

Lady Nora soupira, comprenant que la décision était bien prise, même si son cœur s’émiettait à l’idée que la jeune femme prenne autant de danger. « Qu’en prévoyez-vous de partir ?

— Demain matin, à la première heure.

— Si tôt ! Je veux dire… ne pouvez-vous pas prendre le temps de réfléchir ? Peut-être trouverez-vous une autre solution d’ici quelques jours ?

— Je partirais demain, Nora, insista Belle avec un sourire peiné, ce ne sera pas autrement. »

***

Son paquetage était prêt. Montant son fier frison noir Grant, Belle avait la beauté d’une princesse et le regard porté au loin de celui qui s’en va accomplir une mission. La jeune femme regardait le sommet de la montagne depuis le creux de son village ; elle ne s’était jamais rendue plus haut. Les attaques de la Bête étaient survenues un an avant sa naissance et elle n’était jamais sortie de son village. Depuis la colline de sa maison, elle avait toujours observé les alentours, les forêts, le bas de la montagne ainsi que son sommet comme des lieux à visiter. Elle avait toujours rêvé que ces bains de sang cessent pour découvrir le monde, mais pour mettre un terme à cette guerre bestiale, elle devait parcourir des lieux inconnus qui n’étaient pas sans danger.

Lady Nora ne cessait de vérifier son paquetage. Bien que le voyage vers le haut château que l’on voyait au sommet de la montagne pouvait aisément se faire en une journée, la femme replète avait prévu trois jours de nourriture, de quoi se défendre et des couches de couvertures au cas où elle se perdrait et devrait dormir dans le froid hivernal de la forêt.

« Je vais suivre le chemin et j’arriverai avant la tombée de la nuit au château de la Bête, ne vous inquiétez pas.

— Facile à dire ! Vous avez beau partir dès le matin, les bêtes peuvent rôder dans la forêt et elles… elles…

— N’y pensez pas, la rassura Belle. Mais plus vous me retardez, moins j’ai de temps pour arriver. »

L’angoisse qui monta en Lady Nora lui fit faire une petite tape sur l’arrière-train du cheval qui se mit en marche sans attendre. « Faites attention à vous ! dit-elle avant d’ajouter à voix basse : dieu que j’aurais aimé qu’on l’accompagne. »

Belle avait refusé cette demande dès lors que Lady Nora l’avait proposé. Il était hors de question pour elle de mettre en danger qui que ce soit d’autre. Ces instructions étaient claires, si les attaques ne cessaient pas dès le lendemain soir, les habitants devraient déserter le village, même si cela leur ferait tous mal au cœur. Son père n’avait jamais accepté l’idée d’abandonner ce village dans les montagnes, mais c’était leur dernier recours. À présent, Belle devait faire de son mieux pour trouver un compromis avec la Bête. Pour sauver le village sans qu’ils aient à partir.

Belle demanda à Grant de presser l’allure pour suivre le chemin qui serpentait vers la forêt. C’était étrange pour elle d’aller si loin, seule, tout en sachant que son voyage ne s’arrêtait pas là. Malgré la peur de se rendre dans l’antre de la Bête, elle était animée d’une certaine excitation à l’idée de découvrir de nouveaux lieux.

Lorsqu’elle arriva après une dizaine de minutes à l’orée de la grande forêt qui s’étendait au-dessus du village, elle ne put s’empêcher de se retourner une dernière fois. Le village semblait si petit vue d’ici, si fragile qu’elle se demanda comment ils avaient pu tenir tant d’années. Une vingtaine d’années ; il était temps de mettre un terme à cette guerre.

Sans attendre, elle dirigea Grant dans le sous-bois, suivant avec attention le chemin qui grimpait en pente douce jusqu’au château. L’atmosphère de la forêt était pesante. L’ombre des arbres, le poids des aiguilles de pins au-dessus de sa tête comme des milliers d’épées de Damoclès prêtent à l’achever au moindre faux pas et les ronces parcourant le sol hors du chemin comme des bêtes d’épines rampantes.

Quelquefois, elle voyait l’immense entrée d’une tanière creusée sous les arbres épais. Entre les racines proéminentes se devinaient de longs chemins menant à d’autres tanières vues un peu plus loin, comme des dizaines de galeries souterraines. Belle était effrayée à l’idée que les créatures pouvaient sortir à tout moment pour l’attaquer. Même Grant ressentait leur présence ensommeillée. La jeune femme s’était assurée de porter un drapeau blanc dans sa main, pour indiquer sa venue en paix, mais cela pouvait aussi être incompris. Elle pouvait mourir à tout moment, mais elle se devait d’avancer. Elle caressa de sa douce main le pelage noir de Grant pour lui donner le courage d’aller plus loin encore.

Ils grimpèrent une bonne partie de la matinée, observant le soleil se déplacer et éclairer de plus en plus la forêt par ses rayons lumineux. Plus elle progressait et plus Belle remarquait les petites plaques givres et de neige qui devenaient de plus en plus grandes. Le pas de Grant était sûr, comme s’il s’occupait lui-même de la sécurité de Belle.

L’après-midi défila, la faisant grimper de plus en plus haut sur la montagne, l’éloignant de plus en plus du lieu qui avait toujours été sa maison. La neige commençait à recouvrir le sol bien plus qu’avant et le froid devenait plus mordant, l’obligeant à resserrer les pans de son épaisse cape. Et alors qu’elle pensait que la route était encore longue, le chemin devint une route pavée. Les sabots de Grant se firent bien plus entendre et elle avança doucement.

La route élargie les mena vers un immense portail, derrière lequel se trouvait le château de la Bête.

***

À peine arrivée face aux immenses grilles du portail, Belle les vit s’ouvrir devant elle sans personne pour les tirer. Elle frissonnait tout autant que Grant qui semblait tendu, aux aguets. Elle lui caressa l’encolure et l’engagea à l’intérieur des grands murs de pierre couverts de ronces. Dès lors qu’elle franchit le seuil du jardin, l’atmosphère fut bien différente. Loin des épines, des sombres arbres, des tanières de loups, Belle se trouvait dans un jardin bien entretenu où la couleur des fleurs semblait adoucit par le givre. Les quelques arbres dépourvus de leurs feuilles semblaient être de ceux contre lesquels on se prélasse un doux après-midi d’été. Les pavés du chemin étaient bien plus égaux et aussi clairs que neufs.

Belle fut émerveillée par la beauté d’un tel jardin.

Il lui fallut avancer un long moment avant de se retrouver face au château qui avait l’air bien moins inquiétant. La pierre grise clair faisait écho à la douceur du jardin, la haute stature du château laissait entendre qu’une grande sécurité les attendait à l’intérieur. Des vitraux aux belles couleurs et de grandes baies vitrées laissant traverser la lumière amenaient une certaine élégance aux fenêtres du château, tandis que les tours montaient plus haut vers le ciel comme pour en toucher les étoiles.

Bien que l’hiver semble installé depuis plus longtemps par ici, le froid était moins terrible. Belle voulait néanmoins emmener Grant au chaud avant d’entrer dans le château. Pourtant, elle ne voulait pas se déplacer librement si cela pouvait être vu comme un affront. Elle s’apprêtait à attacher Grant près de l’entrée, mais dès lors qu’elle descendit de selle, Grant se dirigea de lui-même, à pas rassuré, de l’autre côté du château. Belle ne put s’empêcher de le suivre, ne comprenant pas pourquoi il partait de lui-même jusqu’à ce qu’elle trouve une grande écurie un peu plus loin dans le jardin. Les portes s’ouvrirent et Grant entra à l’intérieur d’un box chaud où de la paille fraiche et de la nourriture l’accueillait.

Belle chercha le palefrenier en vain et décida de laisser Grant ici ; il était temps pour elle de parler à la Bête.

La jeune femme, serrant les pans de sa cape contre elle, fit à nouveau le tour du château pour en retrouver l’entrée. Elle monta les dizaines et les dizaines de marches menant à la grande porte en bois. Elle était encadrée d’une arche de pierre pointue, sculptée à l’image du jardin qui les entourait : de fleurs, d’arbres et de fontaines.

Dès lors qu’elle posa le pied sur la dernière marche, les battants de l’immense porte s’ouvrirent devant elle, comme si un serviteur invisible la suivait partout depuis son arrivée. Mais voilà que cet accueil mystique l’inquiétait bien plus maintenant ; elle se rapprochait de la Bête.

Belle entra dans l’immense hall d’entrée, aussi grand qu’une église. Du haut plafond parvenait la lumière des lustres dorés et la jeune femme était entourée de chandeliers qui s’allumaient sur son passage. « Il y a quelqu’un ? » Sa voix se répercuta en écho contre les murs et elle n’osa plus avancer ; elle ne voulait pas être malpolie, même si sa curiosité la poussait un pas plus en avant.

« Il y a quelqu’un ? Je suis venue vous parler. Je suis sans armes. » Elle ne voyait pas en quoi cela lui était utile de le rappeler, elle ne pourrait rien contre la Bête si elle décidait de l’attaquer. Les chandeliers sur sa droite s’allumèrent un peu plus loin que son emplacement, l’incitant à rejoindre la fin du hall d’entrée. Elle se trouva alors face à une grande pièce arrondie où tournait contre le mur un grand escalier de pierre, rejoignant les hauteurs de la première tour.

« Je suis là. » Belle sursauta en entendant cette voix si grave. Elle ne put s’empêcher d’avoir des frissons tandis que son regard se porta sur sa droite. Une grande porte donnait sur une autre pièce où la chaleur d’un bon feu et quelques fauteuils l’attendaient. Elle ne la voyait pas encore, mais elle sentait sa présence terrifiante.

La jeune femme s’approcha. « Bonsoir. » Son arrivée dans la pièce fut tout autant accueillante que dans le hall. Seul le crépitement du feu semblait avoir remarquée sa présence.

« Qui êtes-vous ? » La voix portait une accusation. Belle se décala un peu pensant voir la Bête dans un fauteuil, mais elle la remarqua alors dans un coin de la pièce, là où l’ombre la cachait. Dès que son regard se porta sur elle, elle aperçut des yeux humains, d’un bleu azur, à une hauteur inhumaine. Alors, la Bête s’avança et Belle ne put s’empêcher de reculer.

Haute de plus de deux mètres, la Bête avait la carrure et les cornes d’un taureau. Son visage recouvert d’un pelage brun épais laissait apparaître deux crocs bas et deux yeux bleus perçant. Elle portait un costume noir et or, et son pantalon, à peine assez grand pour son imposante carrure laissait apparaître des pattes de lions.

« Qui êtes-vous ? dit-il, impatient. Et que venez-vous faire dans mon château ? »

Belle déglutit, essayant de se donner une contenance face à une telle bête. « Je m’appelle Belle, je viens du petit village à l’orée du bois, en bas de votre château. » Un grondement profond de colère se fit entendre. Belle ne se laissa pas impressionner une seconde fois. « Les attaques doivent cesser ou mon village disparaîtra. Je suis venue parler avec vous pour trouver un compromis. »

En deux enjambées, la Bête se retrouva en face d’elle, penchée de façon à porter son regard au même niveau que celui de Belle. Alors, la griffe de son index se plaça sous le fin menton de la jeune femme, lui donnant quelques frissons. « Qui vous dis que votre village ne mérite pas ce qui lui arrive ?  »

Belle leva son menton d’elle-même tandis que la Bête s’écartait. « Nous n’avons jamais su pourquoi vous nous attaquiez. Peut-être que si vous m’en donniez la raison, nous pourrions comprendre.

— Jamais ! » Le rugissement fit trembler les murs du château.

« Y a-t-il une seule chance ? Arrêteriez-vous cette guerre ? » fit Belle d’une voix forte, se demandant si elle ne devrait pas bientôt céder au désespoir.

« Qui est le chef ? demanda-t-il, menaçant.

— Je le suis. » La Bête s’approcha alors à nouveau, mais l’observa d’un œil intrigué. « Mon père est souffrant et c’est ce pourquoi j’ai pris sa place.

— Ainsi, il ne restera bientôt plus personne de votre lignée. » Belle ne savait toujours pas pourquoi la Bête leur portait une telle haine, mais elle essayait de comprendre où la menait son destin.

« Que désirez-vous ?

— Restez. Si vous êtes la dernière de votre famille, alors je vous garderais en gage de la paix de votre village. »

Belle réfléchit à toute vitesse, comprenant ce que cela impliquait. Elle avait pensé pouvoir négocier avec la Bête, mais elle voyait bien que la colère qui l’animait ne lui permettrait pas de marchander. C’était l’unique solution. « Que serais-je ? Une prisonnière ?

— Cela serait inutile. Vous vivrez au château, mais ne devrez plus en sortir.  »

La jeune femme sentit la tristesse envahir son cœur à l’idée de ne pas revoir Lady Nora, Graham ni de pouvoir accompagner son père sur la fin de sa vie, mais elle leur avait fait ses adieux et si cela permettait à son village de prospérer, elle n’avait pas le choix.

« J’accepte. »

***

Dès la première occasion, Belle sortit du château pour retourner voir son cheval. Prétextant vouloir prendre soin de lui, Belle s’éloignait de la Bête pour mieux réfléchir.

Elle venait d’accepter. Elle allait vivre avec lui. C’était la meilleure façon de sauver son village, Belle n’en doutait pas, mais elle ne savait pas à quoi s’attendre. Devrait-elle passer du temps avec la Bête ? Accepterait-il qu’elle l’évite soigneusement pour vivre solitairement ? Elle n’imaginait que trop bien comment la Bête pouvait réagir si elle éprouvait de la colère et cela lui en donnait des frissons.

Alors, elle préféra oublier un peu en s’occupant de Grant. Bien qu’il fût miraculeusement brossé, nourri et reposé, Belle ne put s’empêcher de refaire ces gestes pour gagner du temps. À un moment ou un autre, elle devrait retourner au château ; elle devrait recroiser la Bête.

Quand le soleil déclina pour de bon et que le froid se fit plus intense, Belle sut qu’elle devait sortir des écuries pour rentrer, même si elle aurait largement préféré dormir à même la paille. Elle se leva donc, adressa une dernière caresse à Grant qui semblait bien plus apaisé que pendant son voyage en forêt. Peut-être devait-elle lui faire confiance ? Peut-être n’y avait-il pas à avoir peur ?

Elle longea le château qui parut bien plus immense sous la nuit étoilée, tandis qu’un chemin de lampadaire s’illumina devant elle pour éclairer sa route. Les portes du château étaient déjà ouvertes lorsqu’elle se présenta et elle accueillit la bonne chaleur de l’intérieur avec gratitude. Ses mains étaient gelées, tout comme ses pieds.

Belle traversa le grand hall pour découvrir sur sa gauche une immense salle à manger doté de trois lustres et d’un foyer au bout de la pièce. La Bête attendait debout près des chaises, attendant visiblement que la jeune femme rentre des écuries. « Le repas est servi. » Sa voix grave était étonnamment neutre. Quand bien même cela faisait sûrement plus d’une heure qu’il attendait, il n’y avait pas une once de reproche dans sa voix. La première idée de Belle fut de décliner l’offre, même si elle avait faim, mais elle ne put s’empêcher de remarquer le regard de la Bête, bien plus humain qu’animal. Une Bête qu’elle devrait côtoyez chaque jour. Il valait mieux pour elle de ne pas l’éviter, au risque de rendre son séjour sans fin bien moins agréable.

Elle s’approcha alors avec courage, oubliant la carrure imposante de la Bête pour se concentrer sur ses yeux. « Je ne voulais pas paraître impolie en vous faisant attendre », dit-elle en enlevant sa cape pour la poser sur le porte-manteau.

La Bête déplaça sa chaise pour lui permettre de s’asseoir et ce geste élégant était à l’opposé de la créature colérique à laquelle elle avait eu affaire une heure plus tôt. Elle comprit alors qu’il avait eu le temps de se calmer. Sa présence, son appartenance à la lignée des chefs l’avait mis sur les nerfs, mais il n’était pas comme ça. « Je n’ai jamais d’invité  », fit-il comme si cela les excusait tous les deux.

Belle remarqua alors la grande table garnie de nourriture, bien plus qu’ils ne pourraient en avaler. Des légumes rôtis, en sauce, des pains de toutes sortes, des veloutés de toutes couleurs, des feuilletés garnis qui dégageaient une douce odeur, des tartes variées dont la croûte était dorée. Plus que d’être surprise par la diversité des plats, Belle se demandait où était le cuisinier et d’où sortaient tous ces plats. Jusqu’ici, la jeune femme n’avait jamais vu un seul domestique, aucune personne pour l’accueillir ou pour la guider. Il n’y avait que la Bête.

« Comment est-ce possible ? demanda-t-elle, ne voulant pas passer son temps à deviner. Comment mon cheval peut être si bien traité, comment la nourriture peut-elle être si abondante alors qu’il semble n’y avoir personne ? Ne sont-ils pas autorisés à se montrer ?

— Il n’y a personne. C’est le château même qui vous accueille. » Belle n’était pas du genre à se satisfaire d’une explication si simple et elle allait répliquer quand la Bête poursuivi avec un ton bien plus morne. « La magie de ce lieu a changé bien des choses ici, elle m’a même changé en ce que je suis. »

Belle s’en voulait d’avoir amené un sujet si délicat sur la table et préféra ne rien répondre tout en se servant elle-même pour montrer son appétit. La soirée se passa dans un silence certain, la jeune femme essayait parfois de poser quelques questions, mais la Bête semblait se refermer de plus en plus. Belle sut qu’il était temps pour elle d’aller se coucher, mais elle ne sut comment demander. Elle resta un moment sur son assiette vidée de son dessert avant de pouvoir prononcer des mots qui lui conviennent. « Où vais-je passer la nuit ? »

Étrangement, la Bête soupira de soulagement, ce qui ressembla d’avantage à un grondement, et se releva de table. « Suivez les lumières. » Avait-elle été d’une si mauvaise compagnie ?

Belle ne réfléchit pas plus longtemps, le remercia pour le repas bien que les mots s’étranglèrent un peu dans sa gorge. Si la Bête avait convenu d’arrêter ses attaques sans la garder ici, elle serait aux côtés de son père à cet instant. S’il semblait bien moins brutal qu’à leur première rencontre, il n’en restait pas moins la cause des morts de son village, de la mort même de son frère.

Belle s’en alla de la salle-à-manger d’une humeur triste, retournant dans le grand hall où tournait l’immense escalier de pierre surmonté d’une moquette rouge. Des torches s’allumèrent devant elle pour la mener aux étages suivants et la jeune femme continua à monter près des derniers étages avant d’être emmenée dans un long couloir et de le traverser entièrement. Au bout du couloir se tenait une très belle porte à double battant, de petites fleurs bleus étaient sculptées sur un fond blanc, et celle-ci s’ouvrit sur son passage dévoilant une grande chambre aux mêmes couleurs. Un immense lit aux couvertures bleues satinées trônait sur la droite de la pièce, tandis que sur la gauche se trouvait une imposante armoire reprenant les motifs de la porte. Un peu plus loin se trouvait deux sofas bleus et blancs derrière lesquels se tenaient les hautes fenêtres aux rideaux fermés. Belle se dirigea vers eux et les ouvrit sans attendre pour sortir sur le balcon. L’air frais la happa ; la jeune femme se rendit compte qu’elle avait oublié sa cape dans le hall.

Belle put voir l’immense jardin s’étaler sur des hectares entiers. Elle se trouvait de l’autre côté de l’entrée, bien loin de son village et de cette forêt qu’elle avait traversée toute la journée. La jeune femme était épuisée et elle se demandait alors si elle aurait le courage de vivre loin des siens.

***

Le lendemain matin, la lumière du soleil filtra à travers la seule fenêtre dont les rideaux avaient été écartés, dévoilant un paysage bien moins froid que la veille. Belle sortit de son lit dans lequel elle avait passé une très bonne nuit malgré ses mornes pensées et se dirigea vers le balcon, enveloppé dans une robe de chambre bleue. La jeune femme n’en crut pas ses yeux.

Sous son regard ébahi, Belle découvrait le jardin sous un petit matin de printemps. Les oiseaux chantaient la fin de l’hiver, les papillons et autres insectes étaient de sortie. Le jardin était plein de vie. Dépourvue de l’épais manteau de neige, les fleurs rayonnaient de leur plus belle couleur et les arbres avaient retrouvé leurs feuilles en une nuit. Force était de constater que le temps ici passait plus vite, ou bien alors la magie était à l’œuvre.

Curieusement, par cette jolie matinée, par cette douceur printanière et par la belle nuit qu’elle avait passé, Belle se sentait bien, comme si on lui avait ôté tous ses soucis. Un bon petit-déjeuner l’attendait près d’une autre fenêtre, sur une table qu’elle n’avait pas remarquée la veille et elle déjeuna dans la bonne humeur, les fenêtres grandes ouvertes sur la petite chaleur du printemps. L’odeur des roses montait jusque dans les hauteurs de sa chambre et leur parfum était si enivrant qu’elle se sentit attirée vers elles.

Belle hésita un long moment avant de sortir de sa chambre, ne sachant pas si elle en avait le droit, mais plus que tout si elle en avait envie. La jeune femme avait du mal à accepter la sérénité qui l’envahissait depuis son réveil, comme si elle n’avait pas le droit d’être heureuse, pas après ce qui s’était passé. Mais elle ne pouvait empêcher son cœur de se sentir bien ici, comme si elle se sentait complète.

Ces mystérieuses émotions l’interrogeaient beaucoup et elle se demandait si ce n’était pas la magie même de ce château qui la rendait aussi sereine, à l’image de son cheval si apaisé la veille au soir. En pensant à lui, elle se décida à lui rendre visite.

Descendant le château depuis ses hauteurs, Belle ne croisa pas une seule fois la Bête et ne la trouva ni dans la salle à manger, ni dans le petit salon dans lequel elle l’avait rencontré. Alors, elle sortit sans crainte et rejoignit Grant qui semblait tout aussi heureux qu’elle. Puisqu’il avait été nourri et soigné, Belle décida de le laisser sortir de l’autre côté des écuries, vers des champs qui appartenaient au château. Alors qu’elle observait son cheval paître, l’odeur des roses vint une nouvelle fois attiser sa curiosité. Laissant Grant dans la sécurité de son champ, Belle sortit à l’avant des écuries pour trouver la roseraie qui embaumait tout le jardin.

Ses yeux furent émerveillés par la beauté de cet endroit. Une large cour pavée sur laquelle reposait plusieurs bancs, des roses de toutes les couleurs formaient de petites haies protectrices. Belle ne s’était jamais sentie aussi bien dans un lieu et elle fut d’autant plus surprise d’y voir la Bête, assise un peu plus loin. « C’est un lieu magnifique, lui dit-elle. Je sentais leur parfum depuis ma chambre.

— Si je ne devais garder qu’un seul lieu, ce serait celui-là. » La Bête avait l’air plongé dans ses pensées et malgré la quiétude de cette cour, Belle ne put s’empêcher de voir la tristesse dans son regard. Mais la Bête ne lui laissa pas le temps de poser des questions. Il se releva de toute sa hauteur et semblait être aussi grand que certains arbres. « Puis-je vous faire visiter le château ?

— Avec plaisir. »

La Bête fit un large détour par les jardins afin de lui montrer les plus beaux lieux. Le verger fleuri, les allées ombragées, le lac qu’on apercevait au loin dans les champs, les nombreux chênes sous lesquels on avait envie de se lover pour lire. Belle était émerveillée par ce jardin et tandis que la Bête restait silencieuse, Belle en venait à se demander pourquoi elle avait eu peur. Certes, sa carrure était imposante et ses grondements mécontents faisaient trembler le sol, mais il y avait une douceur chez lui. Une douceur qu’elle n’aurait jamais devinée, mais qui était présente, à l’image de la quiétude du château. La jeune femme n’arrivait pas à comprendre comment cela pouvait-il être la même Bête qui l’avait terrifiée toutes ses années avec ses attaques de créatures, avec ses bains de sang.

Cela n’avait pas de sens.

La Bête la fit entrer au château et lui montra de nombreux salons, les cuisines vides et immaculées, la tour d’astronomie, une galerie de portraits dans laquelle elle ne reconnût aucun visage, un salon de musique… Toutes ces pièces étaient luxueusement meublées et brillaient de leurs couleurs. Et tandis que Belle ne cessait de faire des commentaires, la Bête resta silencieuse. Il attendait la plupart de son temps à l’entrée des pièces et les observaient comme si cela faisait une éternité qu’il n’y était pas venue.

« Il reste une dernière pièce. » Belle eut un léger sursaut en entendant à nouveau la voix grave de la Bête. Elle lui adressa un sourire, sentant que la Bête était bien plus timide et sensible qu’elle le laissait croire.

« Je vous suis. » Alors, la Bête passa devant la jeune femme et longea un grand couloir menant vers une porte à double battant rouge ébène. Celles-ci s’ouvrirent sur leur passage et dévoilèrent la pièce préférée de Belle. Elle n’eut pas un seul doute en voyant les hautes étagères remplies de millions de livres. L’immense bibliothèque était baignée de lumière par ses hautes fenêtres aux ornements dorés. Belle ne put s’empêcher d’aller voir les premiers livres, d’en lire les titres.

Il y avait tant à découvrir.

Le sourire lumineux de Belle afficha un air inattendu sur le visage de la Bête ; il semblait se réjouir. Alors que la jeune femme ne savait plus où donner de la tête, la Bête ne la quittait pas des yeux. Leur regard se croisa un instant et tandis que Belle sut sans aucun doute qu’elle devrait percer ses secrets — pour comprendre pourquoi une personne si attentionnée en était venue à déclarer la guerre à un village inoffensif — la Bête se sentait envahie par de vieux souvenirs.

Confus, il laissa Belle dans la bibliothèque sans mot.

***

Les jours passèrent et se ressemblèrent un peu trop. Belle se sentait toujours envahie par la douceur des lieues. Elle passait le plus clair de son temps dans la bibliothèque, découvrant de nouvelles lectures chaque jour. C’était la première fois depuis une dizaine d’années qu’elle lisait de nouveaux livres.

À cause des attaques au village et du danger des environs, le village n’avait pu se réapprovisionner en livres, si bien que lorsque Belle eut écumé chaque livres de la bibliothèque de sa maison et chaque livres des maisons du village, elle n’eut plus rien à découvrir. Alors cette bibliothèque, qui lui proposait des millions de nouvelles lectures, semblait un lieu parfait pour passer le temps.

Une nouvelle saison se dévoilait chaque jour comme si des semaines entières passaient en une journée, si bien que Belle en perdit le compte du temps. La jeune femme voyait bien la Bête quelquefois, au déjeuner et au dîner et lorsqu’elle s’offrait une pause rafraîchissante dans la roseraie. La Bête semblait ne pas avoir beaucoup d’envies ; il passait ses journées près des roses. Et Belle en vint à se demander ce qui avait pu se passer ici pour qu’il y revienne si souvent.

La Bête racontait peu de choses et la jeune femme avait vite compris que cela ne servait à rien de poser des questions trop personnelles. Parfois, il s’énervait et d’autres fois il semblait si mélancolique qu’on pouvait apercevoir des larmes dans ses yeux. Mais plus les jours passèrent et plus Belle restait dans l’ignorance ; elle ressentait la tristesse de la Bête sans même pouvoir l’aider.

Un jour, alors que l’automne effeuillaient les arbres et coloraient les jardins de teintes orangées, Belle savait qu’elle devait tenter sa chance. Elle descendit dans les jardins un matin, juste avant le repas, et trouva sans aucun mal la Bête dans sa roseraie. Elle s’approcha doucement et la Bête leva un regard surpris, mais reconnaissant de la voir arriver.

Il semblait bien plus apaisé en sa présence, il se sentait moins seule. « Avez-vous découvert de nouvelles lectures aujourd’hui ? demanda-t-il, curieux.

— Comme chaque jour ! » s’exclama Belle, qui ne se lasserait jamais de lire. Son regard se voila pourtant, elle sentait qu’il était temps pour elle de poser ses questions, quitte à réveiller sa colère. Elle ne pouvait laisser le temps s’écouler sans comprendre. « J’aimerais vous poser une question. Et je sais par avance qu’elle ne vous fera pas plaisir. » Belle entendit un soupir de la part de la Bête ; il savait déjà à quoi s’attendre, mais au moins la colère avait laissé place à la tristesse. « J’ai besoin de savoir pourquoi vous en voulez à mon village. Que s’est-il passé ? »

La Bête resta silencieuse un long moment, si longtemps que Belle crut qu’elle n’obtiendrait jamais de réponse. « Je pense que vous ne comprendriez pas.

— Permettez-moi d’en douter. Je ne vous jugerai pas. » Belle se tourna vers la bête pour lui offrir un regard sincère. « Je sais qu’il se cache en vous quelqu’un de bon. Un reflet de ce que vous étiez autrefois.

— J’ai si peu de souvenirs de mon passé, je ne saurais affirmer si j’étais bon comme vous le dites. Mais je me souviens de la colère, je me souviens de la peine qui m’a été infligée par votre père.

— Par mon père ? » Belle fut si étonnée qu’elle n’avait pu s’empêcher de l’interrompre. Son père était si bon avec elle, il n’avait jamais fait de mal à personne et avait même toujours préféré défendre son village plutôt qu’attaquer la Bête. Son étonnement avait renfrogné la Bête, alors elle déposa sa fine main sur son bras massif. « Que vous a-t-il fait ? »

Belle sentit qu’il se replongeait dans de vieux souvenirs. S’il revivait sans cesse les émotions de cet événement, les contours de ce qui s’étaient passés devinrent plus flous. « Autrefois, en tant que roi, j’accueillais bien souvent les chefs des villages au château. Ils me donnaient des nouvelles, me demandaient des conseils ou me demandaient d’agir lorsqu’ils se trouvaient dans une situation difficile. Et un jour, votre père est arrivé. Je l’avais invité, sachant qu’il venait tout juste d’accéder à la fonction de chef de votre village, pour apprendre à le connaître et lui faire comprendre qu’il pouvait me parler d’égal à égal. Mais votre père a trahi ma confiance. » Belle sentait toute la rancœur que la Bête avait en lui. « Lorsqu’il est sorti, il s’est rendu ici, dans la roseraie. Attiré par le parfum des roses au printemps, il s’était laissé détourner de son chemin. Autrefois, j’avais la plus belle des roses. Toutes sont magnifiques, mais il en manque une, au centre. » Belle remarqua le petit parterre de roses rouges où elle imaginait sans mal la plus belle des roses en son sommet. « Son parfum était unique et sa beauté n’avait aucun égal. Je la chérissais chaque jour de ma longue vie. Et votre père la coupé sans une once de respect et a fui le château. » La jeune femme sentit les grondement profond de la Bête, la colère supplantait la tristesse. « Il me l’a volé ! Il l’a arraché à sa maison ! » La Bête se releva d’un seul coup, emportée par ce souvenir. Si Belle ne ressentait pas la déchirure d’une telle séparation, elle aurait bien pu ne pas comprendre la violence avec laquelle il avait attaqué son village. « Ma colère m’a transformé. J’ai envoyé ces bêtes chercher ma rose, mais les villageois ont défendu votre père et toutes ces années, je n’ai jamais réussi à la trouver. » Le désespoir se lisait dans ses yeux et Belle se leva à son tour, le rejoignant sans même avoir peur de la colère qui bouillonnait en lui.

« Et si j’allais la chercher. Si je retournais au village pour vous rapporter votre rose ? Serait-elle toujours de ce monde ?

— La magie qui l’animait la garderait encore intacte. » Une telle proposition avait effacé toute colère. Pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontré, Belle voyait une lueur d’espoir dans le regard de la Bête. « Si vous me la ramenez, je pourrais redevenir celui que j’étais.

— Alors, si vous m’autorisez à partir, je reviendrais avec votre rose. » L’accord fut silencieux et Belle prit la main de la Bête dans la sienne pour lui déposer un baiser bienveillant. « Je vais la trouver. » Sur ces mots, Belle s’en alla de la roseraie pour retrouver Grant dans les prés où il paissait. Elle siffla un long moment pour se faire entendre et Grant arriva vers elle au galop. Après des retrouvailles heureuses, Belle le prépara pour ce nouveau voyage. Et sortit son cheval des écuries, le monta et retourna à l’avant du château où se trouvait la Bête. « Je ferais au plus vite ! »

Belle s’en alla alors du château, traversa la longue allée du jardin avant de retrouver le haut portail en fer forgé. La forêt se trouvait là, toujours inquiétante, mais Belle était animée par un courage que rien ne pouvait éteindre.

***

Le retour au village fut aussi long qu’à l’allée, mais bien moins inquiétant. Belle ne ressentait plus la présence des loups dans leur tanière et elle fut même surprise de ne plus penser à eux pendant son séjour au château. La forêt était simplement assombrie et Belle ne tardait pas à avancer. Plus vite elle retrouverait la rose, plus vite la Bête serait délivrée de son enchantement. Grâce à la rose, Belle pourrait enfin mettre un terme à une vingtaine d’années de guerre.

Voir son village en sortant de la forêt réjouit la jeune femme, les habitants étaient toujours là, bien que les portes restèrent fermées pour plus de sécurité. Lorsque les gardes la virent arriver dans la nuit, ils n’en crurent pas leurs yeux. Ils s’exclamaient tous de joie, déclarant que les attaques avaient cessé, qu’elle avait réussi. Belle fit de son mieux pour ne pas s’attarder, elle voulait rentrer chez elle après ce long voyage et retrouver ceux qu’elle aimait.

Avec l’animation du village, Belle n’eut pas besoin de frapper aux portes, Lady Nora sortit en trombe de la grande maison des chefs et vint serrer dans ses petits bras la jeune femme à peine descendu de selle. « Comme vous êtes radieuse ! Rentrez vite au chaud, pour tout me raconter. »

L’excitation de Lady Nora emmena Belle jusque dans la grand salon où la cheminée de pierre leur offrait un bon feu, mais rapidement, la quiétude des lieux rappela à la jeune femme un mauvais souvenir. « Et mon père ? », demanda-t-elle, bien plus inquiète alors.

Mais le regard attristé de Lady Nora valait mille mots. Son père n’était plus. Après ce qu’elle avait entendu de la part de la Bête, il était difficile pour la jeune femme de savoir qui il était vraiment. Les histoires et les souvenirs du passé se mélangeaient dans son esprit et Lady Nora s’empressa de guider Belle vers un épais fauteuil. « J’aurais souhaité être là, murmura-t-elle.

— Il n’a pas souffert, mon enfant. Il est mort dans son sommeil et a rejoint maintenant votre mère et votre frère. » Il fut difficile pour Belle de se dire qu’il ne restait plus personne de sa famille et elle ressentit l’étrange impression que le château était désormais sa maison, bien plus que celle-ci.

« Merci d’avoir été là pour lui. » Belle resta un moment silencieuse, mêlée dans son chagrin avant de se souvenir des raisons de sa venue. Elle n’avait peut-être pas pu sauver son père, mais elle pouvait sauver la Bête de son enchantement. « Lady Nora, vous étiez-là avant ma naissance ?

— Bien évidemment, ma petite. J’étais présente lorsque votre père à rencontrer votre merveilleuse mère.

— Vous rappelleriez-vous d’une rose ? » La question parut incongrue, mais Belle voyait que Lady Nora cherchait dans ses souvenirs. « Mon père, après avoir accédé à ses fonctions de chef, aurait rapporté une magnifique rose du château. » Cette époque était si lointaine ; Belle crut que Lady Nora n’allait pas s’en souvenir et pourtant…

« Juste ciel, je n’aurais jamais pensé oublier cette rose !

— Est-elle toujours au village ? Je dois la trouver, c’est très important.

— Je crains de devoir vous raconter une histoire avant de répondre à votre question. » Belle sentait l’urgence en elle de découvrir où était la rose, mais elle pouvait bien prendre quelques instants pour écouter une histoire. « Il y a de nombreuses années, votre père est devenu le chef du village et comme vous semblez déjà le savoir, il a été appelé au château. À cette époque, les jours étaient meilleurs et c’était habituel. Personne hormis les domestiques de cette maison et votre mère n’eut connaissance de cette rose. Je me souviens encore de votre père, entrant fièrement dans le salon pour offrir la rose à votre mère. Il lui disait “Puissions-nous un jour avoir une fille aussi belle que cette rose enchantée.” Il faut dire qu’ils n’avaient jamais réussi à avoir d’enfant et cette rose semblait leur dernier miracle. » Face au regard stupéfait de Belle, Lady Nora s’empressa d’ajouter. « Oui, ton frère Vaillant a été adopté. » Belle sentait que plus l’histoire avancerait et plus son passé deviendrait une demi-vérité. Bien des choses allaient lui être révélées. « Pour se donner une chance d’avoir un enfant, ta mère a décidé de dormir avec la rose posée sur son ventre, pour que sa magie lui permette enfin la joie d’une grossesse. Et au petit matin, la rose avait disparu. Nous apprîmes alors que ta mère était enceinte et quelques mois plus tard, tu es née. Comme tu le sais, ta mère est morte en te donnant naissance, mais dans son sang, nous avons retrouvé des traces d’épines. C’est alors que nous avons compris que…

— … j’étais la rose. » La vérité se dévoila d’elle-même et Belle ne put s’empêcher d’avoir les larmes aux yeux, tandis que sa mémoire se libérait. En se souvenant de la vie qu’elle avait eue autrefois, elle eut des images de la Bête avant sa transformation, lorsqu’il était roi et qu’il venait passer du temps chaque jour auprès d’elle, à admirer sa beauté et apprécier son parfum. Les mystères se dissipaient peu à peu. Belle comprenait enfin pourquoi elle se sentait si bien au château, pourquoi elle n’avait pas peur de la Bête quand bien même il était en colère. Elle avait vécue tant d’années auprès de lui qu’elle le connaissait depuis toujours.

Mais alors que la vérité se dévoilait peu à peu, Belle comprit avec horreur ce que son départ allait provoquer. Si la Bête avait besoin de sa rose pour redevenir humain, la perdre une nouvelle fois pouvait accélérer sa transformation et lui faire perdre son humanité. « Je dois y aller ! » s’exclama Belle, terrifiée par ce qu’elle venait de faire.

Sans écouter les protestations de Lady Nora, sans même écouter les gardes qui lui conseillaient de rester dans l’enceinte du village pour la nuit, Belle monta en selle et dirigea Grant hors des remparts. Lorsqu’elle entra dans la forêt, la jeune femme entendit les hurlements des loups et comprit ce que cela signifiait. Si Belle n’était pas au château, les bêtes étaient de nouveau animées par l’envie de trouver la rose. Elles sortaient pour la chercher, elle.

Belle traversa une bonne moitié de la forêt avant de voir les loups se diriger vers elle. Son cheval rua et grimpa au galop le chemin de la forêt pour éloigner Belle de ces bêtes. Grant ne faillit pas à son devoir et Belle sentit l’urgence de la situation lorsqu’elle vit des dizaines de loups, près à les encercler. Des derniers coups de sabots les projetèrent en avant et après de longues heures de course acharnée et sans repos, le portail en fer forgé se montra de nouveau.

Belle engagea Grant dans le jardin qui était plongé dans une nuit sans étoiles ; la neige épaisse tombait en tempête sur le château et l’empêchait de voir au loin. Et alors qu’elle s’approchait de la cour du château, une ombre imposante se déplaça sur sa gauche. Effrayé, le cheval partit au galop, faisant tomber la jeune femme de sa selle, tandis qu’il se réfugia vers les écuries.

Belle se retrouvait seule face à la Bête qui n’avait plus rien d’humain.

Elle ne portait plus de vêtements et se tenait à quatre pattes, dévoilant ses crocs de la taille d’une main. Belle tremblait sur place, mais ne se laissa pas aller au désespoir. « Je suis là, c’est moi. Belle ! » Les souvenirs de sa vie précédente lui revenaient sans cesse et alors, elle se souvint de son prénom. « Adam, je suis revenue. Tu dois me reconnaître. » Belle sentait perler ses larmes aux coins de ses yeux ; ça ne pouvait se terminer ainsi. Il ne pouvait s’être transformé en bête pour de bon.

Belle se releva de l’épaisse couverture de neige et s’avança courageusement de l’immense bête qui grognait, approchant sa main vers le museau retroussé. À son approche douce, la Bête n’avança plus et observa la jeune femme. « C’est moi, Belle. » Alors, dans un dernier élan de courage et d’espoir, Belle déposa son front contre l’imposante tête. « Je me souviens maintenant. Adam, je suis ta rose. »

Le silence fut tel que l’on entendait les flocons tomber sur eux. Belle n’osait ouvrir les yeux et son cœur battait comme les ailes d’un colibri. « Je suis ta rose », répéta-t-elle en murmure.

Alors, elle sentit des bras l’entourer et ouvrit les yeux pour découvrir le roi de ce château. L’homme était grand, aux longs cheveux blonds et aux yeux bleus perçant. « Je t’ai retrouvée. » Dans le soulagement qui était le leur, ils s’enlacèrent vivement.

La neige cessa de tomber et le printemps arriva avec l’aube. Le gel et les flocons fondirent à vue d’œil et les jardins retrouvèrent leurs couleurs. La sérénité et le bonheur inondèrent les lieux en même temps que la lumière du soleil. Adam aida Belle à se relever, ne pouvant croire que la rose qui avait été sienne si longtemps était devenue cette éblouissante jeune femme.

« De mon plus grand malheur est né un miracle. » Il l’embrassa, heureux de l’avoir retrouvé. Belle ne pensait pas pouvoir éprouver à nouveau cet amour.

Émue, elle fut détournée par les bruits qui se firent dans la cour.

Son regard se porta alors sur des dizaines de personnes. Des hommes, des femmes et des enfants. Des visages que Belle pensait ne revoir qu’en souvenir, mais qui se trouvaient là, bien vivants sous ses yeux. Elle tomba alors sur le beau et jeune visage de son frère Vaillant et ne put s’empêcher de courir dans ses bras. « Nous étions les loups. C’étaient nous ! », s’exclama-t-il comme s’il peinait à le croire lui-même.

Belle pris dans ses bras les deux hommes qui formaient sa famille et ne put être plus heureuse qu’à cet instant, où elle sentit enfin que l’amour valait tous les sacrifices. Mais plus encore parce qu’elle savait que ceux-ci, un jour, finissait par récompenser les plus courageux.

***

Les retrouvailles émouvantes et la joie dans laquelle baignait le château furent célébrées tout au long de la nuit. Le village fut invité au château, fêtant de jours meilleurs, dansant un avenir radieux. Après tant d’années de souffrance, le bonheur des familles enfin réunies promettaient un peuple plus soudé que jamais.

Belle se trouvait sur le balcon de la grande salle, donnant sur la magnifique roseraie. La jeune femme se sentait apaisée d’avoir compris d’où elle venait. Main dans la main, elle se tenait près de celui qui, autrefois, avait été une bête. L’amour qu’ils se portaient l’un à l’autre détrônerait à jamais les apparences.

Peu importe les vies vécues, qu’ils soient humains, une bête ou une rose.

FIN

Enregistrer

Publicités